Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Février 2018

FINMA & Crypto-monnaies

BitcoinLe régulateur suisse des marchés financiers (FINMA) vient de produire un guide pratique d’utilisation des crypto-monnaies (site de La Tribune du 23 février 2018). Tous les praticiens honnêtes d’une finance en devenir ne peuvent que s’en réjouir. Dans l’esprit du public, les crypto-monnaies sont associées au banditisme électronique, aux rançons payables en bitcoin, au commerce qui échappe à la TVA et laisse le fisc aussi démuni que la vache qui regarde passer un train. En fait, toutes les transactions en crypto-monnaies sont consultables par n’importe qui. Seuls les propriétaires de ces monnaies, inconnus, apparaissent dès qu’ils veulent échanger leurs avoirs en monnaie officielle. De plus, le perfectionnement de la technologie de ces monnaies (cryptographie asymétrique fondée sur les fonctions mathématiques de hashage, blockchain et vérification consensuelle par de multiples contrôleurs indépendants) rend l’occultation des propriétaires moins intéressante que les autres usages : échanges sécurisés de données, qui économisent les coûts d’un intermédiaire de confiance.

La FINMA ne parle pas de « monnaie », mais de « jeton » (token) ; c’est là une précaution diplomatique pour ne pas heurter les sentiments de quelques banquiers centraux qui affirment (faussement) que les crypto-monnaies ne sont pas des monnaies, sous prétexte qu’elles ne sont appuyées ni sur une marchandise réelle, ni sur une banque. C’est oublier qu’une monnaie s’appuie non pas d’abord sur une autorité souveraine, mais sur la confiance que le signe monétaire sera accepté par une communauté de paiement (c’est à dire tous ceux qui l’accepteront en paiement d’une dette).

L’intérêt du texte de la FINMA est de mettre un peu de clarté dans l’usage de cette technologie. La FINMA distingue en effet les jetons pour les échanges, les jetons dits d’utilités qui n’ont pas vocation à être utilisé comme monnaie mais comme instruments de transfert de données indélébiles, et les jetons pour l’investissement (nommés Initial Coin Offering) qui, jusqu’à présent, finance surtout des start-up se lançant dans l’utilisation des technologies d’échanges sans tiers de confiance.

Après l’institution du marché libre, après la création d’Internet, les crypto-monnaies promettent une plus grande liberté aux initiatives individuelles ou collectives. Mais, pour ne pas être confisquées par quelques gros opérateurs à prétention de monopole, ces institutions doivent être régulées. La FINMA montre ici la voie.


Fausses dénonciations fiscales

W de redactionLes journalistes du Canard enchaîné savent depuis longtemps que les dénonciations sont rarement le fait de gens aux bonnes intentions. Les dénonciateurs agissent souvent sous la pression du ressentiment, de l’envie, de la jalousie ou simplement pour se prouver à eux-mêmes qu’ils partagent les miettes du pouvoir des médias. Certes, comme toutes les revendications, les dénonciations sont faites au nom de l’intérêt général, et, dans le cas épinglé sur le site du Temps (17 février 208), au nom de la justice fiscale.

Il en va de même des « lanceurs d’alerte » dans les entreprises et les administrations. Pendant longtemps, avant que le vent glacé venu d’Outre Atlantique ne vienne geler les velléités du Service français chargé de veiller à l’application de la loi Informatique et liberté, une présomption d’innocence garantissait en partie chacun contre les fausses accusations publiques.

Dans le cas cité par Le Temps, le fisc français a reçu des listes de comptes cachés dans des banques suisses. Mediapart semble en avoir reçu la copie. Ces papiers incriminaient plus de 1300 Français, dont plusieurs personnalités, généralement de droite. Or ces documents sont des faux très finement élaborés, dont l'origine reste inconnue. « La justice française n’a à ce jour pas ouvert d’enquête pour démasquer les faussaires auteurs de cette manipulation. » dit le journaliste du Temps. Je m’en étonne doublement.

La première raison de mon étonnement est que chacun doit pouvoir être protégé non seulement des agressions physiques (la « résistance à l’oppression » évoqué par la Déclaration des droits de l’Homme de 1789) mais également de l’injustice (la « sureté » dont parle le même document). Chacun sait et peut faire l’expérience à son détriment qu’une réputation entachée laisse des traces quasi indélébiles. Selon le mot prêté à Voltaire : « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. »

Mais, pour une seconde raison, je m’étonne également de l’inaction des Services français pour rechercher l’origine de ces fausses dénonciations fiscales. Cette inaction mine l’affectio sociétatis (le sentiment d’appartenance au pays) nécessaire au bien commun sans lequel chacun se méfie de tous et la coopération devient plus difficile. De plus, cette inaction des Services français encourage les petits malins de tous bords qui veulent soit se moquer des Services fiscaux, soit -ce qui est plus grave- les submerger de fausses informations qui occuperont en vain leurs équipes de contrôleurs.

Si, comme disait ma grand’mère, il n’y a pas de petites incivilités, pour les Services de l’État, il n’y a pas d’incurie négligeable.


Demain Genève

Voici deux ans, le film Demain a suscité davantage qu’un succès d’estime. Ce film présentait intelligemment diverses initiatives locales, jaillies tout autour de la planète, en faveur de relations à la nature et à la société plus respectueuses de l’être humain et de l’environnement. Il montrait diverses réalisations touchant la biodiversité, le recyclage des déchets, les monnaies locales, et d’autres réalisations de ce type, prouvant ainsi qu’il était possible, -inversant la devise de Klaus Schwab, le fondateur du Forum de Davos-, de « penser globalement et d’agir localement ».

Jonathan Normand

Dans l’esprit de ce film, un dynamique entrepreneur genevois veut montrer les diverses initiatives de ce type lancées dans le canton de Genève. C’est le projet Demain Genève. Jonathan Normand -puisqu’il s’agit de lui- n’est pas un rêveur. Du moins si on en croit la présentation que la Tribune lui réserve aujourd’hui lundi 12 février 2018. Scientifique de formation et spécialiste des processus algorithmiques, ce jeune professionnel plein d’avenir se tourne -pour ne pas dire se convertit- vers le développement durable et le rôle central que les entreprises peuvent et doivent y jouer. Voulant mettre ses compétences et son énergie à faire quelque chose qui ait du sens « me sentir utile, quitte à gagner beaucoup moins d’argent », il fonde Codethic, une société qui conseille les entreprises sur le plan éthique, élabore une norme internationale de responsabilité sociale et environnementale. Depuis 2013, il travaille avec l’ONG internationale B-Lab, qui fait de la certification d’entreprises durables.

Je n’ai rien à reprocher à ce projet Demain Genève qui mettra en valeur ce que font certains genevois pour le développement durable. J’épingle cependant ce qui me semble être une lacune. En réponse à une question du journaliste, Jonathan Normand affirme : « Je ne fais pas de politique. » Il a tort. Car les réussites locales, aussi belles soient-elles, ne transformeront la culture et la société que si elles sont capables de s’inscrire dans un projet politique qui prenne acte des sensibilités divergentes qui s’entrechoquent dans la cité. Les initiatives locales « marchent » parce qu’elles sont animées par des volontaires convaincus. Sans aucun doute, la publicité faite autour d’elles suscitera d’autres vocations. Mais il serait naïf d’imaginer qu’un consensus général s’en dégagera pour, selon l’image de la tâche d’huile, occuper tout le champ social. Certains, pour des raisons personnelles, familiales, culturelles ou sociales, seront réticents, voire hostiles. Des réalisations exemplaires et la discussion ne suffiront pas à les convaincre. Thomas d’Aquin le disait déjà au XIII° siècle : la politique est nécessaire parce qu’aucun des membres d’une cité n’est vertueux à 100%.


Évaluation économique de la vie humaine

AELE pollutionUne chronique parue sur le site du journal Le Courrier voici quelques jours (le 1er février 2018) dénonce avec raison la marchandisation de la vie. Dans notre société, la plupart des décisions sont prises sur la base de calculs économiques. Comme disait Charles Péguy en un vers célèbre: «Tout s’achète et se vend et se pèse et s’emporte». On se souvient des scandales, apparus voici plusieurs décennies déjà, de ce constructeur de voiture aux États-Unis qui n’avait pas jugé bon de renforcer la protection des réservoirs à essence de l’un de ses modèles, réservoirs qui avaient une fâcheuse tendance à exploser. La raison en était que, tout calcul fait, ce constructeur américain avait comparé d’une part le paiement des dommages et intérêts qu’il lui faudra payer aux victimes, et d’autre part le coût d’amélioration de la sécurité de ses voitures.

Le chroniqueur du Courrier conclut ainsi son analyse des divers effets du mépris pour l’environnement écologique et social: «La mort, la séparation, la douleur, le chagrin, tout ce qui est consubstantiel à la vie humaine, n’est pas réductible à une valeur marchande. Dès lors, contester dans le capitalisme ce qui engendre de tels maux ne devrait pas être motivé d’abord par le ‘coût’, mais par l’absolue nécessité de préserver la vie humaine en tant que telle, indépendamment de considérations économiques, souvent défendues au nom de l’emploi.» Tous ceux qui refusent de réduire la vie humaine à ses dimensions économiques raisonnent à la manière du chroniqueur du Courrier; et ils ont raison. Jésus dans l’évangile le rappelle: la vie humaine est plus que la nourriture et que le vêtement.

Par ailleurs, le chroniqueur reflète, peut-être sans le vouloir, le dilemme qui agite les instances internationales depuis l’an 2000, lorsque l’on s’est aperçu que les États, pris entre d’une part l’option écologique choisie au premier Sommet de la terre de Rio en en 1992, et d’autre part l’option sociale devenue plus prégnante à la suite de la crise économique issue de l’éclatement de la bulle Internet, avaient massivement abandonné l’option écologique pour se porter au secours de l’option sociale.

Finalement, j’épingle l’adverbe de la formule du chroniqueur «indépendamment de considérations économiques». Je ne suis pas d’accord. Car il y a un abîme entre d’une part ne pas réduire la vie humaine à sa dimension économique et d’autre part ignorer la dimension économique de la vie humaine. Car les valeurs -dont la vie humaine- qui sont réputées “sans prix” ont quand même un coût. Et le travail, l’effort, l’énergie, l’imagination, la créativité, résumés dans le prix économique, ne peut pas servir deux fois. C’est pourquoi la question à se poser -elle est moralement coûteuse-, ce n’est évidemment pas «combien ça coûte», mais «à qui ça manquera». Les indicateurs non marchands qui traduisent, chacun à leur façon, les multiples facettes de la vie humaine, traduisent tous un travail évaluable en argent. Reste à choisir les moyens qui, pour la plus grande dignité de l’être humain, ont le prix économique le plus faible. C’est la seule voie du discernement pour concilier l’écologique et le social.


Janvier 2018

Souviens-toi que tu vas mourir

Progres biochimiqueD’après le chroniqueur de la Tribune, « une application permet de se familiariser avec sa propre finitude, en envoyant plusieurs fois par jour des mantras et pensées philosophiques » (Site du 28 janvier 2018). Cette application porte le doux nom de  We croak. C’est, comme traduit le journaliste, une manière familière de dire en anglais « casser sa pipe ». Cinq fois par jour -autant que de prières au Chœur pour les moines ou les bons musulmans- notre téléphone portable nous lance ainsi ce rappel optimiste We Croak. On se croirait revenus dans ces temps Moyenâgeux où, dans certains monastères, les moines se saluaient d’une manière semblable. Parfois, pour faire bonne mesure et répandre plus efficacement ce parfum mortifère, chaque cellule monastique était ornée d’un crâne. L’idée n’est donc pas neuve ; elle se rattache à une longue tradition religieuse qui faisait de la bonne mort le couronnement d’une vie pleinement vécue.

En fait, il semble que le projet de l’initiateur de cette application numérique soit plus banale ; elle me semble se rattacher à la tradition stoïcienne qui affronte la mort avec la même sérénité que les joies de la vie.

L’idée de tourner sa pensée vers le jour de son trépas permet-elle de mieux affronter sa propre finitude ? Je ne le crois pas. Car l’univers des idées n’est pas celui des sentiments. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » disait mon compatriote Blaise Pascal avant d’ajouter « on le sait en maintes choses ». Ce rappel de notre finitude est-il vraiment nécessaire pour mieux vivre jusqu’au bout ? J’en doute, parce que ce n’est pas la mort que craignent nos contemporains ; ils sont trop incroyants pour cela. Ils craignent la maladie, la déchéance et le naufrage -comme disait le général de Gaulle en parlant de la vieillesse- ; ils craignent surtout de ne plus être maître de leur destin. Mais qui, mis à part les adolescents naïfs, a-t-il jamais pensé qu’il pouvait être maître de son destin ?

Qu’il me soit permis d’ajouter un mantra ou une parole de sagesse à tous ceux et toutes celles que déverse cinq fois par jour l’application We Croak. Je proposerais volontiers l’injonction de ma grand’mère : la mort est un fronton de pelote basque : chaque fois que tu cherches à te projeter au-delà de lui, il te renvoie, comme une balle, au moment présent.


Quête dématérialisée

Quete dematerialiseeLe site d'Alétéia qui se pique d'un regard chrétien sur l'actualité, a publié hier 22 janvier 2018 une information qui n'en est pas une : dans certaines paroisses, la quête est « dématérialisée ». Désormais, les fidèles peuvent verser leur offrande avec leur smartphone ou par un ingénieux système qui associe le choix du montant avec le paiement sans contact par carte bancaire.

Ce n'est pas un scoop ; car depuis plus d'un millénaire la quête s'est toujours coulée plus ou moins facilement dans les formes monétaires de l'époque. Nos aïeux versaient leur obole en écus sonnants et trébuchants, ou en florin, ou en boutons de culotte. L’adaptation aux nouveaux systèmes de paiement n’est jamais allée sans réticence, comme en témoigne aujourd’hui un peu partout la difficulté de faire passer les fidèles du don en pièce de métal (la « monnaie divisionnaire » disent les gens savants) à la monnaie fiduciaire (les billets de la banque nationale.

J'épingle cependant la formule utilisée par le journaliste qui qualifie la quête de « dématérialisée ». Car la dématérialisation, si l'on peut dire, ne date pas d'aujourd'hui ; elle date de l'époque où les fidèles ont cessé d'apporter des poulets, des carottes ou du pain -toutes formes d'offrandes bien adaptée à une civilisation rurale- et ont pris l'habitude d'apporter de l'argent, marque des civilisations urbaines. Certains facétieux ont vu dans ce passage du mangeable au signe monétaire une manœuvre des curés pour s’enrichir. Il suffisait de présenter l’hostie comme une sorte de pièce de monnaie (ronde, plate et blanche) qui permettrait au fidèle de racheter son âme qu’il avait vendue au diable. Le prêtre donnait l’hostie, le fidèle donnait l’argent ! Et les deux étaient étrangement semblables. Comme disait un humoriste : « Pour donner un caractère religieux à cette cérémonie, nous allons faire la quête. »

Laissant là ces élucubrations théologico-sacramentaires, le paiement électronique, en rendant moins sensible le léger prélèvement sur le patrimoine des fidèles, ne peut que contribuer à estomper ce qui est au cœur de l’expérience chrétienne, le corps, avec sa sensibilité, son intelligence et son imaginaire. En se coulant dans la modernité monétaire, la religion chrétienne, religion physique, devient ainsi un peu plus évanescente.


«Fait religieux»

PresidentMacron 800x450«Le président français Emmanuel Macron a affirmé la nécessité de développer l’enseignement du fait religieux à l’école lors de deux récentes rencontres à l’Élysée avec les responsables des cultes. Au sein du ministère de l’éducation nationale, un groupe de travail planche sur le sujet», selon le quotidien catholique français La Croix. J’imagine que cette information relayée par cath.ch réjouit les croyants, du moins ceux qui font le pari que le Président français est capable de faire «bouger les lignes», comme on dit, dans ce domaine de société comme il a su le faire dans le domaine économique.

Certes, je ne boude pas mon espoir de voir reculer le sectarisme antireligieux qui, sous le nom de laïcité, fourgue une tout autre marchandise, contraire aux valeurs républicaine de respect d’autrui et de tolérance. Dans le même mouvement, je formule des vœux pour que cet «enseignement du fait religieux» aide les citoyens et les responsables politiques à sortir de leur naïveté lorsqu’ils rencontrent des cultures baignées d’esprit religieux. Lors d’une conférence organisée l’an passée par la Faculté autonome de théologie protestante à Genève, l’ambassadeur de France auprès des Nations-Unies faisait état de l’ignorance crasse des diplomates français dans le domaine religieux, et des erreurs graves commises de ce fait.

Je ne peux cependant pas m’empêcher de penser que si cet enseignement ne présente que les grands personnages, les implantations, les grands événements, les rites, les manifestations appréhendées par la sociologie, voire les têtes de chapitre des catéchismes, il ne soit qu’une perte de temps pour les professeurs comme pour les élèves. Car cela n’irait guère plus loin que ce qu’apprennent les touristes japonais de la bouche du guide bien intentionné qui leur fait visiter la cathédrale de Chartres.

Le plus urgent, me semble-t-il, est de fournir aux professeurs les rudiments les plus fondamentaux des sciences sociales -que sont les sciences humaines-. De manière à ce qu’ils ne confondent plus la sociologie religieuse avec la religion, la psychologie religieuse avec la spiritualité, la dévotion avec la piété. Seul un esprit formé à la spécificité des sciences sociales peut voir que les deux hommes de l’évangile qui montent au temple pour prier, le pharisien et le publicain, même s’ils entrent dans le même édifice, même s’ils s’adressent à la même puissance inatteignable, ne pratiquent pas la même religion.


Réécrire la Déclaration des Droits humains

Peripateticiens Laurence BoglioEn avant-garde de la célébration du septantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains (ONU, Paris, décembre 1948) j’épingle une «opinion» publiée sur le site du Temps (12 janvier 2018). L’auteur, un ancien Secrétaire général de l’Association pour la prévention de la torture, conclut son propos en disant qu’il serait dangereux de réécrire cette Déclaration.

L’argument principal est le suivant: «on risquerait d’introduire par exemple le droit à la libre entreprise, le droit au clonage, le droit pour la majorité d’imposer sa volonté à la minorité.» Et pourquoi pas? La libre entreprise, le clonage, la volonté générale, qui semblent illégitimes à l’auteur, peuvent apparaître légitimes aux yeux de certains, tout comme la propriété, évoquée par l’article deuxième de la Déclaration des Droits humains de 1789. Car ces Droits que l’auteur veut écarter sont l’expression et la condition de la liberté, tant personnelle que publique dans le monde d’aujourd’hui.

Depuis 1948, d’autres Déclarations «Universelles» ont été proclamées (la Déclaration universelle des droits de l’homme en Islam de 1981, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples en 1981, la Charte arabe des Droits de l’homme en 1994, la Charte asiatique des droits de l’homme de 1998, etc.). Certaines de ces Déclaration prennent, sur certains points, le contrepied de la Déclaration de 1948, notamment quant à l’égalité homme/femme ou quant à la liberté de choisir et de changer de religion. Malgré leurs différences, elles ont en commun de réagir contre une anthropologie individualiste -celle qui dominait en 1948- qui ignore les Corps intermédiaires entre l’État et l’individu (sauf la famille et les syndicats). J’ajoute que, dans la Déclaration de 1948, aucun devoir n’apparaît envers la nature écologique ni envers les animaux.

En fait, si l’on examine les Déclarations de ce type qui se sont succédées depuis l’Antiquité, toutes prétendent à l’universalité, mais c’est toujours une universalité particulière propre à la culture de leur époque. Pour s’en convaincre il suffit de relire les principes énoncés par Cyrus au VI° siècle avant Jésus-Christ, ou par les philosophes grecs puis les Stoïciens latins, ou encore les «Dix paroles» de la Bible. Pour faire bon poids, on peut aller revoir La Magna Carta de1215, la Bulle papale Veritas ipsa du 2 juin 1537 qui interdit l’esclavage des indiens et affirme leur droit, en tant qu’êtres humains, à la liberté et à la propriété, la Pétition des Droits de 1628, L'Habeas Corpus de 1679, le Bill of Rights de 1689, la Constitution du Généralat de Pascal de Paoli en Corse en 1755, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, la Déclaration des droits et devoirs de l’homme de 1793.

Toutes ces Déclarations solennelles, y compris celle de 1948, trouvent leur fondement dans la conscience indignée. Leurs différences ne viennent pas de l’autorité invoquée (la Raison pour les unes, une Révélation pour les autres). Toutes, y compris celles qui évoquent l’autorité de la Raison, partent d’un constat sensible au cœur, voire d’une indignation devant des situations particulières : l’esclavage, la brimade envers les femmes ou les enfants, la maladie ou la misère. C’est le devoir de l’être humain que de découvrir, à chaque génération, les situations émergentes qui interpellent la conscience. Notre dignité est d’établir, dans des conditions écologiques, biologiques, culturelles et institutionnelles qui varient constamment et changent à chaque génération, la liberté, la justice et la paix. C’est ce qui était visée par la Déclaration de 1948 dans des conditions différentes de celles d’aujourd’hui ; et c’est pourquoi il la faut réécrire.


Harcèlement sexuel

Balance ton porcDans son édition des 31 décembre 2017, 1er et 2 janvier 2018, le journal Le Monde, de Paris, donne la parole aux deux protagonistes qui ont lancé la formule désormais célèbre # Balance ton porc. Le premier, une journaliste française installée à New-York, ne cherchait pas, semble-t-il, le succès médiatique engendré par cette formule ambiguë. Le second des protagonistes fut, évidemment sans le vouloir, associé à la formule. Sur son compte Twitter, la journaliste, surfant sur la vague d’indignation provoquée par l’affaire Weinstein, incitait les femmes victimes de harcèlement sexuel à « donner le nom et les détails ». Elle-même montre l’exemple en citant un ancien patron de médias qui, au terme d’une soirée trop arrosée, lui avait dit : « Tu as de gros seins, tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit. » Le fautif regrette, tout en se disculpant : il reconnait que la femme lui plaisait, tout en distinguant entre « drague lourde » et harcèlement sexuel, ce que la journaliste fait mine de comprendre « blague lourdingue ».

Sur le plan du Droit, je ne peux que donner raison au monsieur. Le harcèlement est définit par une attitude ou des paroles répétées. Il ne s’agissait en l’espèce ni de viol (comme dans l’affaire Weinstein), ni même de situation professionnelle qui le mettait en relation récurrente avec la journaliste. Dans le cas d’espèce, on peut alors se demander si l’adjectif possessif contenu dans l’expression #balance ton porc, est ici pertinent. De plus, il me semble irresponsable de dénoncer publiquement quelqu’un sur les réseaux sociaux des faits que l’accusé ne peut que reconnaître ou démentir –mais dans les deux cas, il sera marqué. « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose », disait Voltaire à propos de la calomnie ; on peut en dire autant de toute médisance. Je vois dans cette dérive une tendance journalistique à se substituer à la justice en sollicitant le jugement populaire sur les seuls terrains choisis par les médias.

Néanmoins, un « cocktail arrosé » ne saurait justifier l’irrespect. Ici je suis d’accord avec la journaliste noant : « la blague lourdingue, cet argument qui excuse tout ! » L’alcool peut expliquer, mais non pas justifier l’accident causé par l’ivrogne ; il ne peut pas davantage justifier l’irrespect et ses graves et durables conséquences pour les victimes. J’en dirais d’ailleurs autant de certaine « tradition » estudiantine connue sous le nom de « bizutage » qui n’est qu’un prétexte à fouler au pied le respect des plus jeunes et les valeurs républicaines.

J’emprunte à Antoine de Saint-Exupéry la morale de cette histoire : chacun est responsable non pas seulement de ce qu’il dit et de ce qu’il fait, mais également des circonstances dans lesquelles il se met. Le créateur du Petit Prince va même plus loin. Dans Pilote de guerre, il se veut responsable des défauts de l’avion qui lui a été fourni. Mais ici, il dépasse la morale commune, pour accéder à la mystique.


 

Décembre 2017

La crèche symbolique

creche de noelTel un marronnier, Noël ramène chaque année le même sujet. Aujourd’hui 24 décembre 2017, s’impose la crèche de Bethléem. Un blog paru hier sur le site du Temps reprend une conférence sur ce sujet, de Omraam Mikhaël Aïvanhov, un philosophe du siècle dernier mort en 1986. Le texte se lit comme une heureuse méditation sur le texte évangélique. Tout y est : Jésus, Marie, Joseph, les bergers, les mages, l’étoile, les anges ; mais aussi ce qu’une pieuse tradition, née au XIII° siècle dans l’esprit franciscain, y a ajouté : l’âne et le bœuf, le nombre et le nom des mages, les cinq branches de l’étoile.

Cette méditation est doublement intéressante, car elle dépasse la superficialité de l’histoire généralement retenue. Elle invite à intérioriser l’événement, le considérant non pas comme un récit lointain mais comme l’ouverture à une expérience personnelle pour maintenant. Comme toujours en matière religieuse, il ne s’agit pas d’une expérimentation reproductible que chacun pourrait refaire à l’identique pour peu qu’il se place dans les conditions idoines ; il s’agit d’une expérience personnelle, expérience d’un sens à vivre, et qui prend tout le corps.

En-deçà de cette invitation à intérioriser l’événement d’une naissance porteuse d’espérance, cette méditation présente un autre intérêt. Elle tente de traduire dans des mots les différents aspects de cette expérience. Le texte obtient ce résultat en développant une symbolique originale. « Le père, Joseph, représente notre intellect, et à un niveau supérieur, notre esprit. La mère, Marie, c’est notre cœur, et à un niveau supérieur, notre âme. Quand le cœur et l’âme sont purifiés, alors l’enfant naît ; mais il ne naît pas de l’intellect et de l’esprit, il naît du Saint Esprit, cette pure flamme qui vient féconder l’âme et le cœur humains. » L’auteur trouve également une signification à l’ange, naissance en nous du principe divin, au bœuf, archétype de la génération, à l’âne qui « sous l’influence de Saturne, représente la personnalité ». Le symbole des cadeaux apportés par les mages, lui, est repris de la pieuse exégèse des Pères de l’Église qui y ont vu le signe de la royauté spirituelle, du sacerdoce et de la sagesse de l’enfant Jésus.

Il est aisé de contester ces interprétations symboliques, parfois tirées par les cheveux, entremêlées de sympathiques traditions populaires. Mais l’essentiel n’est pas dans l’objectivité douteuse de telles élucubrations ; il est dans les déplacements que ces élucubrations opèrent, déplacements qui font « naître l’Enfant divin » que nous sommes.


Pour un Noël jamais vu

Chat au miroirDans la dernière ligne droite avant Noël, un article du Temps (site du 19 décembre 2017) a retenu mon attention. «La science demeure incapable d’expliquer le phénomène du ‘déjà-vu’». Il ne s’agit évidemment pas des événements vécus conservés en mémoire, mais de la prémonition qui anticipe un phénomène nouveau et donne l’impression de l’avoir déjà-vu et déjà vécu. Noël prochain n’a, de toute évidence, rien de commun avec ce phénomène subjectif, tant Noël se présente chaque année dans les mêmes appareils familiaux, commerciaux et sociaux. Cependant, en guise de vœux de Noël et du Nouvel an 2018, j’offre cette image du «déjà-vu».

Que le phénomène du «déjà vu» intéresse les neuropsychiatres, je le comprends. L’article du Temps détaille d’ailleurs les tentatives scientifiques pour séparer le bon grain (l’expérimentation) de l’ivraie (la subjectivité): «C’est à la neurologie de suggérer des explications. Finie la subjectivité, place à l’expérimentation», dit le journaliste. Je n’ai évidemment rien contre l’expérimentation -pour peu qu’elle respecte les cobayes-. C’est la logique de la modernité qui vise à devenir «maître et possesseur de la nature» comme disait Descartes. Mais Noël vécu comme avènement -c’est à dire quelque chose qui vient (l’à-venir) laisserait toute sa place à l’expérience personnelle, subjective et singulière, qui ouvre la porte d’un avenir inouï. (Cette expérience ne peut pas intéresser les neuropsychiatres, mais elle pourrait à la rigueur intéresser les psychologues pour peu qu’ils soient conscients de la particularité de leur objet d’étude : la signification que les êtres humains donnent à leurs expériences vécues.)

Au-delà des significations repérées et classées par les psychologues, Noël révèle, à la manière de la prémonition anticipatrice du « déjà-vu », un point mystérieux que chacun porte en soi-même. En supposant même que cette anticipation prémonitoire relève d’une maladie neurologique, ce serait une belle image de l’expérience religieuse de Noël : le vécu singulier du « Dieu qui ouvre l’à-venir » se révèle en même temps comme l’expérience personnelle qu’il était déjà là.


Billag, les inquiétudes épiscopales

Eveques suisses«Les évêques de Suisse sont inquiets des possibles conséquences d'une acceptation de l'initiative ‘No Billag’». La Tribune de Genève, sur son site du 8 décembre 2017, reprend le Communiqué de presse de la Conférence des évêques suisses (CES) –qu’il vaudrait mieux nommer, pour être plus précis, Conférence suisse des évêques de l’Église catholique romaine. L'acceptation de l'initiative ‘No Billag’, selon l’argumentation des évêques, nuirait à la cohésion nationale et agrandirait plutôt les fractures sociétales existantes. En cas de ‘Oui’ le 4 mars, il est à craindre, ajoutent-ils, que la formation publique d'opinion ne soit encore plus dépendante d'entreprises médiatiques étrangères ou financièrement puissantes. L'identité suisse en serait affaiblie, particulièrement en Suisse romande et dans les régions italophones.

Je ne peux que m’associer au souci des évêques devant l’éventualité d’un Oui au ‘No Billag’. J’ajoute deux sous dans la musique. D’abord il convient de faire en sorte que soit réellement assurée la pluralité des opinions et des cultures présentes sur le territoire helvétique; ce qui ne relève pas simplement de l’éthique personnelle des journalistes et des directeurs de la rédaction, mais suppose une autorité administrative indépendante capable de surveiller et de sanctionner les dérives inévitables (chacun étant persuadé qu’il parle et agit porté par le souci de l’universel). Ensuite il faut que les auditeurs et téléspectateurs trouvent ou retrouvent du sens à payer pour des émissions qu’ils n’écoutent ou ne regardent pas. On passe ici d’un pouvoir de prélèvement sur l’argent des contribuables à une question d’autorité, au sens éthique du mot.

Dans ce domaine éthique, l’autorité ne se décrète pas; comme la légitimité dont elle est la condition, l’autorité se construit sur trois piliers qu’il convient d’entretenir sans cesse, voire de restaurer: des objectifs précis (ce qui est une contrainte pour les directeurs de chaines); des moyens proportionnés (ce qui suppose une chasse drastique aux gaspillages et aux doublons –autre contrainte-); enfin, ultime contrainte, des valeurs partagées (ce qui appelle une posture visant davantage l’éducation que le divertissement, avec les modifications de programmes que cela suppose).


 

Novembre 2017

Jérôme Jarre et les réfugiés rohingyas

Humanitaire au Bengla DeshOn attendait du pape en Birmanie qu’il invoque le drame des réfugiés rohingyas, musulmans fuyant ce pays –leur pays- sous la pression de l’armée birmane. D’une manière fort-diplomatique, le pape a évoqué le droit des peuples, quelles que soit leurs confessions religieuses. Malgré l’approbation de la Présidente birmane, je doute que les propos du pape soient entendus de l’armée qui tient le pouvoir dans ce pays.

Sans attendre des conditions politiques plus favorables, des stars du show-business se sont mis en chasse de fonds pour aider ces migrants réfugiés au Bangladesh. Selon le site du Temps (29 novembre 2017), mené par Jérôme Jarre, Omar Sy, DJ SnakeJhon Rachid et d’autres, un mouvement d’internautes se crée, raconte l’horreur et tente par tous les moyens d’alerter l’opinion publique sur la crise humanitaire en cours, « allant jusqu’à interpeller le président turc Recep Tayyip Erdogan » souligne l’article du Temps.

Je partage, bien sûr, l’opinion de la Présidente du CICR, soulignant que, devant l’énormité des besoins, toutes les aides sont les bienvenues. Je partage tout autant les remarques de ceux qui soupçonnent, sous ce courant humanitaire, une opération religieuse. L’article du Temps remarque en effet que Jérôme Jarre renouvelle pour les réfugiés rohingyas l’opération de charme organisée naguère pour le Mozambique avec l’aide du Président Turc.

Triple est la morale de cet événement : 1°) D’abord, refuser la position des adolescents qui attendent que les conditions soient parfaites pour agir chacun à son niveau, que ce niveau soit très modeste ou médiatiquement bien en vu. C’est le fondement même de l’espérance. 2°) Mais aussi, garder le souci du fondateur du solidarisme à la fin du XIX° siècle, Léon Bourgeois qui critiquait la charité chrétienne, trop livrée au hasard des sentiments et des particularités religieuses. Léon Bourgeois faisait la promotion d’une aide publique, égalitaire, universelle. 3°) Reste que ce souci de non-discrimination, partagé désormais par toutes les ONG importantes (Oxfam, CICR, Caritas international) aussi nécessaire soit-il, ne suffit pas pour faire naître dans les cœurs la paix des consciences. Car les situations concrètes reflètent toujours quelque chose de la singularité des personnes, singularité qui ne se coulent jamais dans l’anonymat des catégories administratives à prétention universelle.


Indépendance de la presse genevoise

topelementLe groupe de presse zurichois Tamedia annonce une «restructuration» de ses titres romans (La Tribune, 24 heures, Le Matin Dimanche). Au terme de la restructuration annoncée, les trois titres verraient leurs rubriques Monde, Suisse, Économie et Sport regroupées à Lausanne en une seule et même entité qui alimenterait les trois journaux. Le Grand Conseil parle de «démantèlement» et presse le Conseil d’État d’agir. Dans la crainte de voir se déliter le tissu médiatique local, les députés genevois ont voté hier, vendredi 24 novembre 2017, une motion dans ce sens. Résultat: septante-sept oui, un non et trois abstentions.

Il est toujours difficile, mais possible, de discuter politiquement de la stratégie des entreprises. Du côté des dirigeants de Tamedia, on parle de situation saine -malgré une baisse de 5,5% du chiffre d’affaire cette année et d’un bénéfice net qui a plongé de 63,4% en 2016. Mais ce «bon» résultat (dixit la direction), qui peut servir d’argument aux élus locaux, semble être plutôt destiné aux actionnaires zurichois si j’en crois la stratégie d’allègement menée depuis deux ans: fermeture de l'imprimerie Ziegler Druck fin 2015, vente de Swiss Online Shopping, vente à sa direction du journal de Morges. Cette évolution baissière accompagne l’effritement des recettes publicitaires dans les médias «papier». Devant des résultats opérationnels en baisse de 17% cette année, la direction aura certainement quelques réticences à prêter une oreille favorable aux sollicitations des émissaires de François Longchamp.

Reste que le problème posé par le Grand Conseil demeure entier. Non seulement, bien sûr, parce que les nouvelles locales, y compris politiques, risquent d’être sacrifiées au profit d’événement politiques plus lointains, mais également parce que -même pour les nouvelles nationales et internationales-, la sensibilité locale doit également être prise en compte (les journalistes savent cela mieux que quiconque). Quand on veut parler anglais à John, il faut connaître l’anglais, certes, mais il faut aussi connaître John.


Vivre entre soi

J’épingle avec plaisir un excellent article paru dans Le Courrier de mardi dernier (14 novembre 2017) et lu sur le site de ce journal le lundi 20 novembre. Sous le titre « Certains états d’esprit tuent autant que les bombes », cet article est rédigé par Miguel D. Norambuena, ancien directeur du centre Racard et fondateur du centre le Dracar, à Genève. Le sous-titre dit presque tout : « l’égocentrisme et l’hyper-individualisme gangrènent les sociétés occidentales modernes ».

Après avoir évoqué la pauvreté que certains ne peuvent pas voir, les attentats djihadistes auxquels on s’habitue jusqu’au jour où ils touchent l’un de nos proches, « nos envolées rhétoriques du style ‘on fait la fête’, ‘nous n’avons pas peur’, reprises en cacophonie par les médias », l’auteur porte un diagnostic intéressant. Il parle de « vide social », « d’état d’esprit hors temps » qui frappe nos sociétés riches et fait le lit du déni et de l’égocentrisme, fruits de la perte de sens. Constatant que « l’aide au développement » univoque et opportuniste ne peut suffire, il accuse finalement le « vivre entre soi », qu’il nomme gentrification (de l’ancien Anglais Gentry, cette pseudo noblesse où chacun ne se regardait que dans le miroir de son semblable). Cet état d’esprit du « vivre entre soi » tue toute responsabilité envers nos proches –ce « prochain » qui vit parfois dans la misère sans que nous l’apercevions.

Convaincu que nos œillères ne proviennent pas simplement du péché d’égoïsme, mais également de la culture où nous baignons depuis notre naissance, je me permets d’ajouter une précision. L’individualisme n’est pas un mal ; c’est une valeur positive qui fait de chacun le responsable de ce qu’il peut et doit faire. L’esprit moderne a favorisé cet individualisme ; ce qui a ouvert une large brèche où s’est engouffré l’égoïsme épinglé par Miguel D. Norambuena.

Ces deux héritages, individualisme / égoïsme, sont comme le recto et le verso de la société contractuelle. De l’individualisme sont sortis les Droits humains qui en sont la manifestation la plus positive, c’est le contrat social. En est sorti également le développement capitaliste qui en est son côté le plus ambigu. En revanche, la société contractuelle a, dans le même mouvement, favorisé l’entre soi. C’est le côté obscur de la Force, pourrait-on dire. Prendre conscience que l’égoïsme est un mal qui nous précède, cela présente un double avantage. Ce constat neutralise la mauvaise conscience –nous ne sommes pas à l’origine de l’égoïsme. De plus, nous en voyons mieux les contours politiques -, ce qui permet de lutter contre lui avec une plus grande lucidité.


Tariq Ramadan le séducteur

Tariq RamadanSur le site du Temps, de samedi 11 novembre 2017, paraît le reflet d’un témoignage «dénonçant l’ascendant psychologique exercé par l’enseignant (Tariq Ramadan) sur ses élèves au Collège de Saussure. Cette femme (le témoin, majeure à l’époque des faits et qui ne dénonce aucune violence physique) est ressortie brisée de quatre ans de relation. Si les faits décrits ne sont pas pénaux, ils complètent le portrait d’un homme qui abusait de son charme.» Le titre de l’article enfonce le clou en parlant d’envoutement (sic): «Comment Tariq Ramadan envoûtait ses élèves».La femme raconte «comment le charme d’un professeur s’est mué en un ascendant psychologique qui aura gâché sa jeunesse. Comment Tariq Ramadan, ce leader en devenir, qui prêchait déjà une morale rigoureuse et condamnait l’adultère, s’accordait un comportement licencieux.»

J’épingle trois traits jetés en pâture aux lecteurs du journal. D’abord un fait de bon sens qui veut que les actes du prédicateur s’accordent avec la morale prêchée. C’est une exigence difficile à honorer, les humanistes, chrétiens ou non, en savent quelque chose; les juridictions musulmanes pourraient s’en inspirer. Car l’exigence d’une coïncidence parfaite entre le texte de la loi et les pratiques ne fait pas droit à la particularité des situations ni à la singularité des itinéraires personnels. Déjà les Grecs de l’Antiquité connaissaient l’Épiky, cette manière de suspendre l’application des lois compte tenu de la situation spéciale du contrevenant.

J’épingle aussi l’ambiguïté de l’expression «ascendant psychologique». Tout enseignant sait que les matières les plus difficiles demandent une confiance envers le professeur. De la confiance à «l’ascendant psychologique» il y a une marge qui ne peut se révéler qu’après coup. Le bon enseignant ne veut que le bien de son élève. Certes! Mais, comme le rappelle Jésus dans l’Évangile, un seul est bon, le Père du Ciel, ce qui veut dire qu’aucune instance terrestre ne saurait être indemne d’une confusion aliénante pour l’élève. S’en rendre compte est un premier pas indispensable pour s’en libérer. J’ajoute que le cléricalisme ici épinglé n’est pas spécifiquement religieux -même si, dans le cas de Tariq Ramadan, le religieux et le professeur se coulait dans la même morale.

J’épingle enfin le mot envoutement. C’est un mot de l’anthropologie religieuse qui laisse trop de place, à mon sens, pour la transcendance du professeur. Je remplacerais volontiers le mot envoutement par un mot plus séculier, par exemple celui de séducteur. Le séducteur enferme son partenaire dans un monde sans arrête, cotonneux, un monde de l’immédiat où tout semble à portée de la main, sans effort. Comme le mot l’indique, la séduction détourne de la voie du «réel qui résiste» pour conduire à une soumission proche de l’aliénation. Ce qui distingue le séducteur de l’amoureux, c’est qu’il mime une relation de réciprocité alors qu’il pratique une relation de domination. Hors de la relation amoureuse, il y a les propositions séduisantes -et non pas séductrices- facile à repérées car elles partagent entre les deux partenaires le risque d’une relation authentique. Entre séduisant et séducteur flotte le «charme» de Tariq Ramadan, que je reconnais volontiers.


Macron jésuite

Macron sur fond de drapeau EU

Paru jeudi 2 novembre 2017, dans La Tribune de Genève, une opinion de Xavier Alonso répond positivement (mais heureusement avec une pointe d’humour) à la question Et si Emmanuel Macron était jésuite? Seul un esprit étroit écarterait cette possibilité dans un pays où la laïcité se présente parfois comme sectaire. Pour les laïques les plus conséquents, c’est l’État qui est laïque, et non pas la société. C’est dire que la religion est une affaire privée. Ce qui n’empêche donc par le chef de gouvernement d’être religieux (du moins en théorie).

En fait, le correspondant à Paris de La Tribune ne prétend nullement que le Président français fasse parti de l’Ordre des jésuites; il souligne simplement des qualités et des postures qui semblent correspondre à l’esprit jésuite. S’appuyant sur les déclarations du directeur du lycée La Providence à Amiens (collège sous tutelle jésuites) où Emmanuel Macron a suivi une partie de sa scolarité, le correspondant de La Tribune remarque quelques caractères «jésuites» dans la personnalité du Président: sa «duplicité» caché sous le slogan «et de droite et de gauche», sa recherche de l’équilibre, son exigence éthique, son sens de la responsabilité, le positionnement des devoirs face aux droits, la place accordée à la liberté individuelle face à la loi morale. À quoi j’ajoute son sens du théâtre -les cérémonies d’investiture en ont fait une époustouflante démonstration- sens du théâtre sucé à bonne école auprès de sa future épouse Brigitte.

«Les jésuites apprennent à penser par eux-mêmes. Ils sont anticonformistes et ont la volonté de faire bouger les lignes. C’est bien comme ça qu’il a gagné son élection, non?» dit le chef d’établissement du lycée susnommé, mot repris par le correspondant de La Tribune qui conclut: «En revanche, c’est certain, Emmanuel Macron n’est définitivement pas de gauche». Notre pape jésuite, François, est d'emblée classer à gauche, comme le remarque le correspondant de La Tribune. Alors, le jésuite est-il à droite ou à gauche?

Je laisse cette dernière opinion au chroniqueur politique, me contentant d’épingler la méthode. Aller piocher dans le fatras des valeurs celles qui paraissent propres aux jésuites est un exercice risqué. Car tous les élus présentent sans exception des qualités semblables. (Sans parler de certains candidats battus, dont François Fillon, lui aussi ancien élève des jésuites, est le plus triste exemple.) L’exercice ne présente guère de danger -et donc n’a guère d’intérêt. Voici une vingtaine d’année, un membre de l’Académie française, Marc Fumaroli, démontrait avec brio que Voltaire était jésuite, non pas simplement parce qu’il fut un élève des jésuites, mais parce qu’il développait les mêmes méthodes dans les mêmes qualités. Pour faire bon poids, j’ajouterai dans la balance, avec Macron et Fillon, Descartes, Fidel Castro et Charles de Foucauld. Qui dit mieux?


 

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