Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Juin 17

Un temps pour soi

soi profond e5cf9La nouvelle Newsletter annoncée sur le site du Temps en ce premier jour de l’été, 21 juin 2017, baigne tout à fait dans l’air du temps. (C’est le cas de le dire). Le prospect (futur abonné potentiel) est invité à découvrir « Un temps pour soi ». 

Outre le plaisir de se retrouver soi-même, (les cuistres diraient de se désaliéner), de ressentir vibrer et prêtes à l’emploi ses pleines capacités physique et mentales, le temps pour soi ne manque ni de justification morale, ni de consonances spirituelles. Sur le plan moral, nous savons que nous ne pouvons pas nous intéresser à notre voisin si nous sommes trop soucieux de notre état de santé ou si nous ne savons pas ce que nous mangerons demain matin, bref si nous ne sommes pas « bien dans notre peau ». « Charité bien ordonnée commence par soi-même » dit le proverbe. Il faut en effet avoir les moyens psychiques autant que matériels d’aider le prochain. Sur le plan spirituel, il en va de même. Saint Thomas d’Aquin disait, parait-il, qu’un minimum de confort est indispensable pour pratiquer la vertu. Et nous savons qu’on ne peut pas prier quand on a les pieds mouillés.

Si j’en crois la proposition du Temps, le but de ce « temps pour soi » est de « reprendre ma vie en main » et de mener « une vie plus saine et plus simple ». Qui ne souscrirait à ce programme ? C’est celui de toutes les officines de Développement personnel, où le coaching, jadis réservé aux Responsables d’entreprises et aux Chef(fe)s de Services, se décline désormais au service de tout- un-chacun dans tous les aspects de sa vie. Outre le coach sportif, je connais le coach pour mon alimentation personnelle, pour mes loisirs, pour l’éducation de mes enfants. Il s’agit dans tous les cas de retrouver en soi-même les capacités enfouies qui, mises au jour, me permettront d’affronter sans angoisse les soubresauts de ma vie.

J’épingle cependant la formule « un temps pour soi ». Naguère, on aurait parlé de retrouver son « moi profond », jadis on aurait désigné de loin « l’être intérieur », le principe d’unification de soi-même, ce qui dans les vieilles traditions religieuses correspond à « l’âme ». Sous le vocabulaire d’aujourd’hui (« être soi », « se retrouver soi-même », « devenir ce que l’on est »), le même problème surgit. Comment prendre conscience de ce moi profond s’ils se retire au milieu de nulle-part ? Pour se regarder soi-même, il faut se diviser en deux, c’est à dire s’éloigner du but qui est l’unification de soi-même. En d’autres mots, comment cet être intérieur peut-il se découvrir s’il ne s’affronte à quelque ressenti, évènement qui n’est pas lui, heurtant quelque extériorité (les philosophes diraient quelque altérité). Quel est cet œil qui semble regarder et reconnaître de l’extérieur mon être intérieur ?

À défaut de cette extériorité, on s’engage dans un travail sans fin de dépouillement qui est celui de toutes les pratiques de développement personnel.  Il me fait penser à l’oignon dont les naïfs s’imaginent qu’il se cache, comme le moi profond, dessous la pelure et, une fois la pelure enlevée, révèle une autre pelure qu’il faut enlever et ainsi de suite, ad nauseum. Le « soi » que l’on veut cultiver échappe dès qu’on le découvre. Le philosophe Paul Ricœur avait bien désigné le problème : se considérer « soi-même comme un autre » (c’est le titre de l’un de ses livres), c’est le paradoxe auquel on peut se préparer, mais que l’on ne peut pas commander, en attendant la Grâce.


EXPLOSION politique en France

file6vc6d3buwurf0scp4q 234ad

Les résultats de la votation législative d’hier produisent aujourd’hui des éructations médiatiques au-delà du territoire français. «La France politique est dynamitée par Emmanuel Macron» titre le site du Temps en ce lundi 12 juin.

La Chambre des députés qui sortira des urnes dimanche prochain sera largement dominée, selon toute vraisemblance, par le Mouvement initié voici à peine plus d’un an, par l’ancien ministre de l’économie de M. François Hollande. Entre 400 et 440 députés macronistes sont attendus sur 577 députés qui siègeront dans l’Hémicycle (La formule « siéger dans l’Hémicycle» est d’ailleurs un euphémisme, car la plupart des députés français ont la fâcheuse habitude de cultiver leur jardin électoral loin de Paris, et confient le soin de leurs votes à quelques comparses.) Beaucoup de vieux routards de la profession politique, membres des appareils de parti, ne retrouveront pas leur siège ; dans un certain sens, je m’en réjouis, car la professionnalisation en ce domaine conduit trop souvent à éloigner les députés de leur mandant. Il semble bien que ce soit là la « France politique » qui, aux dires du journaliste du Temps, a éclaté.

Les conclusions que j’en tire sont loin d’être entièrement positives. Les vieux partis (Parti Socialiste, Les Républicains, le Front national) sont décimés. Mais je ne vois ici à terre que l’ossature la plus traditionnelle de la politique, celle qui structure la vie politique autour des partis. Derrière les députés qui, de tous bords, se sont précipités vers Macron au secours de la victoire annoncée, j’aperçois moins un appel d’air salutaire qu’un reflet de la faible et triste culture politique des français. Car je ne partage pas du tout l’opinion de la philosophe Simone Weil qui, à Londres durant la dernière guerre mondiale, réfléchissant à la demande du général de Gaulle sur l’organisation politique de la France d’après guerre, proposait tout simplement … l’interdiction des partis politique. (Les partis lui semblait être des carcans limitant la liberté de penser des électeurs.)

Dans la mouvance de l’actuel Président de la République française, les électeurs, en se libérant des consignes partisanes, semblent donner raison à Simone Weil. Mais je crains que cela n’ait pas que des avantages. Car le rejet des vieux politiciens ne fait pas à soi-seul une politique. On ne fait pas une politique sur la seule image charismatique d’un leader, fusse-t-il ancien élève des jésuites.


Burn-Out au syndicat 

Unia 0252cHuit cent heures supplémentaires, soit trois heures environ par jour ouvré, ont conduit un collaborateur du syndicat Unia aux urgences pour burn-out. «La direction savait pourtant qu'elle violait le droit du travail» écrit le journaliste sur le site de La Tribune de ce jour vendredi 9 juin 2017.

Il serait tentant de bramer avec les braves gens que «les cordonniers sont les plus mal chaussés». Certes, les professionnels de la justice sociale ont l’œil de lynx pour dénicher les errements des responsables patronaux et l’œil de taupe lorsqu’il s’agit d’observer leurs propres pratiques directoriales. Est donc toujours actuelle la fable de La Fontaine sur les deux besaces:  celle de devant -sous nos yeux- où nous classons les défauts d’autrui, celle de derrière -ce que nous ne voyons pas- pour nos propres torts.

Mais j’épingle ce fait divers pour une autre raison, plus fondamentale: la logique de la modernité, celle de l’efficacité fondée sur la division des tâches, l’engagement contractuel, le donnant-donnant où chacun mesure chichement ce qu’il fournit tout en réclamant le maximum pour lui-même, la standardisation des postes de travail dans les bureaux autant que dans les ateliers, la soumission à la Compliance pour se conformer aux normes, aux rubriques, aux protocoles, aux règlements, aux décrets et aux procédures, bref tout ce qui durant plus d’un siècle et jusqu’à récemment fut classé dans la catégorie très ambiguë de «progrès scientifique et technique» a un coût humain.

Ce coût humain reste le point aveugle des directeurs, chefs de Service, responsables divers qui, quelque soit l’objet social de leur entreprise, gardant l’œil fixé sur les résultats, ignorent ce que les humanistes de la Renaissance avaient rappelé -à la suite de beaucoup d’autres, mais sous une forme plus lapidaire: il n’y a de richesse que d’être humain.


 

Mai 2017

Faites-moi courir

« On ne va jamais aussi loin que quand on ne sait pas où l’on va. » C’est le propre de la promenade, cet exercice spirituel où une perspective engageante, le hasard des rencontres, l’originalité d’un arbre, le bruissement des feuilles ou l’éclairage d’une façade dessine le chemin, sans que le but soit a priori précisé. La promenade engage toujours plus loin. Il n’en va pas de même de la marche, ni dans la course à pied. Dans ces deux derniers cas, le but est précis, il polarise les efforts et interdit la surprise des rencontres inattendues.

Il y a cependant une exception : lorsque la marche ou la course à pied se fait en groupe. Car le groupe nourrit en lui cet inattendu qui révèle au coureur ou au marcheur quelque chose qui était en lui et qu’il ne soupçonnait pas. C’est ce qu’évoque le site de la Tribune du mardi 30 mai 2017 : Courir en groupe pour se dépasser, dit le titre de l’article.

J’épingle l’expression « se dépasser » ; c’est une formule contradictoire. Peut-on vraiment être en avant de soi-même ?! Le moi qui serait en avant de moi serait-il encore moi ; et s’il est moi, comment peut-il être devant le moi que je suis. Comme le faisait remarquer un réalisateur de film à qui l’on demandait comment il voyait le cinéma de demain : « Si je voyais le cinéma de demain, j’y serait déjà. » Le bon sens me dit que sous cette formule hyperbolique, se dépasser, se cache simplement la mobilisation d’une énergie qui était déjà là. De même, dans ses dialogues, Platon prétend ne rien savoir, tout en mettant au jour, par des questions bien choisies, ce que l’interlocuteur possédait déjà. Cet art de révéler ce que l’autre porte en lui devrait être le propre de tout éducateur –et de tout prédicateur-.

Le journaliste de La tribune le prétend : « Trois passionnées de course à pied ont lancé Make Me Run (faites-moi courir), des séances de jogging à Nyon, et projettent de décliner leur concept à Genève. » Comme quoi l’émulation permise par un groupe rejoint l’expérience religieuse la plus basique : la présence d’autrui, pratiquant le même exercice, me révèle toujours quelque chose d’insoupçonné que je porte en moi-même.


L’État de Genève sauve la retraite de ses agents

DSC08007 63d79J’épingle d’un mot la Une de la Tribune de ce jour (jeudi de l’Ascension, 25 mai 2017) : « L’État sauvera chèrement les retraites de ses agents ». Je ne discute pas de la nécessité d’assurer la pérennité de la Caisse de prévoyance de l’État de Genève. Des divers moyens d’assurer les pensions des anciens actifs, aucune n’a les promesses de la vie éternelle. J’ignore si les 4,7 milliards de francs que le Canton s’est dit prêt à mobiliser pèsera peu ou beaucoup sur les autres engagements publics qu’exige le bien commun, c’est à dire le bien de chacun –notamment des plus démunis- dans sa contribution à l’œuvre commune.

Mais je ne peux pas m’empêcher de sourire devant cette façon habituelle de présenter les dépenses publiques. Ce qui est chère suppose un sujet qui est touché sensiblement au porte monnaie (lorsqu’ils ont le portefeuille à la place du cœur). Or l’État, ce monstre froid, disait Nietzche, n’a aucune sensibilité, il ne peut donc pas sauver « chèrement ». Je n’en dirai pas autant des politiciens qui gouvernent cette énorme machine. Ceux qui seront touchés, fiscalement et au cœur, ce seront les contribuables. Mais il faut être plus précis : ceux qui, finalement, sauveront la Caisse de prévoyance de l’État de Genève, ce sont les producteurs, non seulement les travailleurs, mais également ceux qui risquent leur énergie, leur savoir, leur savoir-faire et leur argent dans les entreprises économiques sur lesquelles l’État pourra prélever ce qui lui est nécessaire pour assurer la continuité de sa mission, favoriser l’économie et honorer ses contrats.

Comme quoi, sous cette formule « l’État paie, l’État investit, l’État subventionne, l’État répartit, l’État sauve… » se cache le rêve de tous les citoyens –et pas simplement du journaliste de la Tribune-, ce rêve qu’un politologue facétieux (il en existe) résumait en une phrase : « L’État est une institution admirable qui permet à chacun d’imaginer qu’il peut vivre au dépend de tous les autres. »


Énergie verte

Energie verte 63103La votation manifestée hier, dimanche 21 mai 2017, approuvant à une bonne majorité -spécialement en Suisse romande- la «stratégie énergétique 2050» présentée par le Conseil fédéral, ne peut que me réjouir. Je ne me réjouis pas simplement parce que ces résultats vont dans sens de l’encyclique du pape François Laudato Si'. Je suis heureux tout d’abord de la prise de conscience écologique d’une masse grandissante de la population helvétique. Ce qui apparaissait naguère comme le fantasme de quelques illuminés à l’accent prophétique, fait désormais partie de la culture ambiante, condition nécessaire -quoiqu’insuffisante- pour acter une législation répondant de mieux en mieux à la situation de la planète, notre «maison commune».

Je me réjouis tout autant du réalisme de ce programme progressif de réduction de la production d’électricité nucléaire. Certes, même modeste, ce programme, une fois traduit dans des normes d’économie d’énergie et de production d’énergie propre, dérangera certaines industries et se traduira par un manque de compétitivité qu’il faudra compenser. Nonobstant ces difficultés, ce réalisme présente à mes yeux deux avantages:  il n’a pas simplement permis de mobiliser une majorité autour de ce programme, il évitera en outre -je le souhaite- les erreurs faites par les Allemands en ce domaine.

Pressée de rompre idéologiquement avec le nucléaire, l’Allemagne a promu unilatéralement l’électricité d’origine éolienne. Elle a oublié une contrainte de base: du fait de l’humeur changeante du dieu des vents (Éole), un programme éolien conduit à mettre en place parallèlement, presque au même rythme, des énergies de substitution pour faire la soudure entre deux coups de vents. Pressée par les délais imposés, des énergies fossiles (charbon notamment) ont été utilisées pour assurer la continuité d’approvisionnement en électricité. De ce fait, l’Allemagne rejette aujourd’hui dans l’atmosphère un peu plus de gaz à effet de serre qu’elle n’en rejetait voici quinze ans. L’idéologie y a gagné plus que l’écologie.

Par comparaison, la patience helvétique se révèlera, dans ce domaine écologique comme dans beaucoup d’autres, cohérente et, finalement, «payante».


Deux attitudes politiques

vincent1205 066f7Ce n’est pas une lecture spirituelle d’un beau tableau, mais quelques remarques provoquées par un dessin de Vincent publié aujourd’hui 15 mai 2017 sur le site du Courrier. On y voit deux écologistes. Tous les deux, semble-t-il, sont d’accord sur les objectifs et le moyen, mais dans des attitudes diamétralement opposées. « Je vais planter un arbre », dit l’un ; « Excellente idée, va planter un arbre ! » répond l’autre. Un homme digne de ce nom, dans le courant de sa vie, doit au moins planter un arbre, disait mon grand-père. Mon grand-père n’était pas écologiste -au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot- ; il n’avait qu’une vague idée de la pollution, il n’imaginait pas le réchauffement rapide de la planète, mais il avait l’intuition -que l’on trouve dans maintes civilisations- de l’étroite connivence entre la vie humaine et son milieu naturel.

J’épingle ce dessin car il me semble illustrer parfaitement deux rapports-au-monde opposés : Les deux protagonistes sont d’accord sur les objectifs et le moyen, planter un arbre. Mais, connaître la solution suffit à l’un des deux protagonistes qui compte sur l’autre pour accomplir la bonne idée. Cette attitude me rappelle celle d’un directeur des plans agricoles à l’OCDE qui, au début des années 1980, m’expliquait que « le problème de la faim dans le monde est résolu » puisque nous connaissions intellectuellement les techniques productives capables de nourrir les six milliards d’êtres humains de l’an 2000 et les dix milliards de l’an 2050. Le problème était donc réglé puisqu’il avait en tête la solution. Il ignorait simplement qu’entre une idée et sa réalisation s’insèrent bien des vicissitudes humaines liées à la mise en œuvre, sans parler des hasards inattendus. Prétendre avoir tout prévu et tout maîtrisé, c’est se payer de mots et se préparer un avenir déroutant.

L’autre protagoniste a ma préférence ; il ne prétend pas avoir tout résolu. Il s’apprête à planter un arbre, acte petit, mais vrai, et qui a du sens. Il me rappelle que le sens est à faire, même si ce que l’on fait est modeste, voire éphémère ; ce n’est pas ajouter des mots à des mots.


Pas de Burqa en Glaris

Landsgemeinde 43209La démocratie directe s’est, une nouvelle fois, prononcée dans le sens de la paix sociale. Le canton de Glaris, lors de la dernière Landsgemeinde, s’est prononcé contre l’interdiction de la Burqa dans le domaine public (Le Temps, 8 mai 2017, d’où est extrait la photo ci-jointe).

Certes, la question ne portait pas explicitement sur ce vêtement à connotation religieuse ; il s’agissait simplement de savoir si l’on pouvait cacher son visage lorsque l’on circule dans la rue et sur les places publiques ; mais il était évident que, sous la neutralité apparente de la question, se cachait un enjeu idéologique et social de première importance, celui de la manifestation publique d’une conviction religieuse.

L’article huitième de la Déclaration universelle des Droits humains (ONU décembre 1948) règle la question en distinguant la liberté de conscience et la liberté de religion, toutes deux étant également protégées en Droit –la second impliquant explicitement la liberté de manifester publiquement ses convictions religieuses. L’Assemblée générale annuelle du canton de Glaris s’est donc prononcée dans un sens humaniste que les chrétiens d’aujourd’hui n’ont aucun mal à signer –et pour cause !

J’épingle cependant l’intention du citoyen qui a soumis à la votation cette proposition d’interdiction. Avec un énorme présupposé de bienveillance, je comprends peut-être ce citoyen. Car si l’obligation doit être imposée de marcher dans la rue à visage découvert pour être reconnaissable, ce ne pourrait pas être pour des raisons de religion, d’opinion ou de culture mais pour des raisons d’ordre public, par exemple lorsque des manifestations violentes se préparent. Car il n’est pas admissible qu’un quidam puisse incognito perpétrer des violences avec préméditation en se cachant derrière un voile, religieux ou non. Il faut que la force publique et la justice puissent remonter jusqu’à l’auteur de ces délits. Fort de ce codicille, j’essaie de comprendre l’initiateur de la proposition. Il a peut-être peur d’une violence qui, symbolisée par la burqa, viendrait mettre à mal le lien social que la Suisse a su sauvegarder beaucoup mieux que les pays européens qui l’enserrent. Ici encore, Glaris, dans la crainte de mal faire, n’a pas cédé à la peur.


Élections françaises, le "débat inaudible qui parle aux jeunes Suisses"

file6us89huvcnpsztqb1k1 93bbfAu lendemain du pugilat entre les deux finalistes de l’élection présidentielle française, ce jeudi 4 mai 2017, le site du Temps affiche un titre drôlement bizarre : « Le débat français inaudible qui parle aux jeunes Suisses ». Le Temps avait invité quatre jeunes militants suisses pour commenter le « débat » entre Emmanuel Macron et sa challenger. Le jugement de ces jeunes Suisses se révèle, à la lecture, plein de bon sens. Le journal n’en retient d’ailleurs, semble-il, que les quelques allusions de programme politique qui ont pu surnager d’une tempête où les invectives volaient bas.

J’épingle l’oxymore, cette contradiction dans l’expression, d’un débat inaudible qui parle. Ce constat paradoxal traduit assez bien le climat culturel de notre modernité : chacun peut parler, personne n’est tenu d’écouter ; voire pire, personne ne peut entendre quoi que ce soit à travers le bruit savamment orchestré. C’est l’une des stratégies des Services de contre-espionnage : saturer d’adversaire d’informations les plus disparates dans le flot desquelles il pourra se noyer. Mais, j’y pense, … ce qui « parle » aux jeunes Suisses, c’est peut-être l’exemple à ne pas suivre.

Je souligne surtout qu’il n’y a pas eu débat. Certes, ce que les Médias nomment pompeusement « débats politiques » ne sont le plus souvent qu’une tribune à plusieurs voix où chacun n’est pas là pour écouter les arguments de l’adversaire mais pour asséner, avec le plus de force possible et d’une manière inconfusible, sa conviction, aussi lunaire soit-elle. Comme on le disait d’un ancien ténor politique : « Il vient avec ses questions, il repart avec ses réponses ».

Un débat est une relation, antagonique, certes, mais relation quand-même. Qui dit relation dit qu’il faut être au moins deux ; c’est une condition nécessaire, mais insuffisante. Il faut également un terrain commun. Dans le pugilat d’hier soir, ce terrain manquait. Il ne s’agissait pas de mettre en scène les arguments de l’un ou de l’autre, mais de voir si les coups-bas de la challenger réussiraient à déstabiliser celui qui reste le favori des sondages. Les deux journalistes, qui étaient supposés arbitrer, ont étalés leur incompétence (disons pour être gentil qu’ils ont été dépassés).

Je reste persuadé que le favori des sondages aurait dû refuser cet affrontement stérile, comme voici quinze ans Chirac qui avait compris qu’il y a des gens avec lesquelles on ne peut pas discuter. 


 

Mars 2017

Le droit de ne pas être parfait

Droits CoupEpingle mars2017 f4786Paru avant-hier, samedi 25 mars 2017, sur le site du Courrier, une note de lecture attire mon attention. Elle fait écho à une série de petits livres d’une quinzaine de pages illustrées, à destination des enfants pour les initier aux droits humains[i]. Les auteures ne se gargarisent pas avec les grandes valeurs que l’on trouve dans la Déclaration de 1789 complétée par l’ONU en 1948 par les Droits économiques et sociaux. Il ne s’agit pas non plus de nouveaux Droits destinés à « corriger » ou « enrichir » la Déclaration de 1948 jugée trop « occidentale » et d’esprit « individualiste ». Dans les livres pour enfants dont il est question ici, il s’agit plus simplement d’initier les plus jeunes aux droits humains par le biais le plus accessible à cet âge, l’égalité. On connait le refrain : « mon grand frère a le droit de faire ça, pourquoi pas moi ? Pourquoi n’ai-je pas le droit de faire ce que les adultes se permettent ? Pourquoi les filles ont-elles plus d’obligations que les garçons ? etc. »

J’épingle ce qui me semble être à la fois le Droit le plus original et le plus profond de cette approche : le droit de ne pas être parfait. Plusieurs ouvrages à destinations des parents ont souligné depuis longtemps que le souci de perfection s’allie rarement avec une bonne pédagogie. Mais ici le propos est généralisé. Du côté des parents, la maman peut ne pas être habillée « à la dernière mode sans être traitée de mémé », mais aussi peut « se maquiller sans être critiquée ou sifflée », les papas ont, comme les mamans, « le droit d’avoir des problèmes d’argent […] de s’énerver (mais sans faire peur), de le regretter […] de ne pas être parfaits, […] et de vivre leurs histoires d’amour comme ils le veulent (sic) ». Du côté des enfants, « les filles comme les garçons ont le droit de ne pas être tous les jours des princesses, d’aimer qui elles préfèrent: garçon ou fille (ou les deux) ».

Selon l’éditeur, ces articles visent à « tordre le cou aux idées reçues ». C’est bien là un mot d’éditeur qui gonfle le petit côté scandale pour forcer l’attention de l’acheteur potentiel. Même si j’ai quelques doutes quant au « chat qui réclame des croquettes bio » et que j’attends quelques propos circonstanciés qui tiennent compte de l’intérêt des enfants en ce qui concerne le Droit des parents de « vivre leurs histoires d’amour comme ils le veulent », je retiens surtout la place laissée à l’imperfection : « Les enfants ne sont pas obligés d’être forts dans toutes les disciplines à l’école et doivent pouvoir choisir leur métier, ainsi que les couleurs qu’ils portent. Si les filles peuvent aimer les films qui font peur, les garçons ne sont pas obligés de faire de même. » Est passé à l’oubliette –et c’est heureux- le mythe engendré par une modernité qui fait de l’humain un être perfectible jusqu’à la perfection. C’est une bonne chose que cette perspective, car elle ouvre la porte à la liberté qui n’est, après tout, qu’un pont jeté au-dessus de l’abîme de l’imperfection.


[i] Elisabeth Brami et (pour les illustrations), Estelle Billon-Spagnol La Déclaration des droits... (des filles, des garçons, des mamans et des papas), Ed. Talents Hauts, 2016.


La Suisse heureuse

topelement b8e6aReflété par le site de la Tribune du 20 mars 2017, le World Happiness Report a publié lundi dernier le classement des pays selon le degré de bonheur de l’ensemble de leurs habitants. Selon ce classement, la Suisse se situe au 4° rang, juste après la Norvège, le Danemark et l’Islande, et devant tous les autres. Bravo !

L’idée de ce classement est de conjuguer le critère économique avec d’autres critères qui ne sont pas moins importants. Pour intégrer le bien-être dans les statistiques publiques, le rapport de l’ONU publié lundi tient compte de « tous les principaux facteurs qui favorisent le bonheur : la compassion, la liberté, la générosité, l'honnêteté, la santé, le revenu et la bonne gouvernance ».

Je ne peux que me réjouir de constater ce grand pas officiel hors du matérialisme ambiant. Sont ici pris en compte les maladies mentales, l’échec scolaire, la sécurité dans l’espace public, la sûreté dans le domaine judiciaire, la résistance à l’oppression, tous les Droits humains énoncés depuis la Déclaration de 1789, complétés en 1948 puis par divers accords internationaux en 1966 sur les Droits civils et politiques ainsi que sur les Droits économiques et sociaux. (Pour l’instant ne manque à la liste que les Droits culturels évoqués par le Nobel d’économie Amartya Sen, -Droits d’accès à une culture qui rendent évidents et psychologiquement accessibles les Droits précédents.)

Sans vouloir cracher sur la 4° place de la Suisse dans le classement des pays les plus heureux, j’épingle cependant une double difficulté. La première est de trouver des indicateurs capables de mesurer ces belles valeurs que sont « la compassion, la liberté, la générosité, l’honnêteté, la santé, le revenu et la bonne gouvernance ». La relativité culturelle des divers pays va ici jouer à plein, mais aussi la diversité des situations au sein de la population nationale. En outre, pour classer les pays, l’existence de plusieurs indicateurs appelle une pondération qui attribut un poids relatif à chacun d’eux. Ici, pour la pondération des indicateurs, ce qui va jouer n’est pas la relativité culturelle entre les pays et à l’intérieur de chacun d’eux, mais le point de vue particulier du groupe d’experts de l’ONU. Quoiqu’il en soit, en attendant le bonheur pour tous et chacun, ne boudons pas notre plaisir de savoir la Suisse dans le peloton de tête.


Entreprise de laïcité 

La fuite du reel e33d7"La Cour de justice de l’Union européenne a jugé mardi 14 mars 
l’interdiction du «port visible» de signes religieux dans l’entreprise 
comme n’étant pas discriminatoire. Loin d’accorder un blanc-seing aux 
employeurs, les juges ont bien précisé dans quel cadre et à quelles 
conditions une telle limitation de la liberté pouvait être édictée."

Cette «brève» rapportée par divers médias provoque en moi deux réflexions.

D’abord cette interdiction ne peut être justifiée, comme le souligne la Cour de justice, que si le signe religieux visible contredit l’objet social de l’entreprise. En l’espèce, la Cour a reconnu le Droit de l’employeur de licencier l’employée dont le voile dit islamique était susceptible d’offusquer certains clients. Il ne convient pas d’instiller dans l’esprit du chaland le doute qui pourrait laisser penser à un biais religieux dans les services rendus. C’est l’argument qui me semble s’imposer pour les fonctionnaires ayant affaire avec le public. L’État et ses serviteurs, comme la femme de César, -et ici comme le représentant de l’entreprise- ne doivent pas susciter l’ombre d’une suspicion.

J’épingle ensuite une situation toute différente où le signe religieux est déconnecté d’une fonction publique. Je peux apprécier, ou inversement, être scandalisé par le voile dit islamique ou la petite croix portée par ma collègue de bureau. Je peux même légitimement interpréter ces démonstrations comme le signe d’une aliénation religieuse que la République ne saurait tolérer; mais ces jugements sur autrui ne jugent en fait que moi-même; et les trois principales valeurs républicaines, la tolérance, la liberté absolue de conscience et le respect des autres et de soi-même, interdisent à la force publique de prêter main-forte à mon idéologie sectaire. (Le chrétien pousserait la tolérance jusqu’au pardon, la liberté de conscience jusqu’à faire primer la conscience sur l’autorité –même légitime-, le respect des autres et de soi-même jusqu’à l’amour du prochain.)

Reste le cas où ces belles valeurs républicaines engendreraient –les êtres humains étant ce qu’ils sont- des troubles tels à l’ordre public que l’on puisse juger, selon la formule consacrée «qu’une injustice vaut mieux qu’un désordre». Mais ce genre de lâcheté ne peut engendrer qu’une société totalitaire où le cynisme et la violence prime le Droit.


Mercenaires New-Look

jungle 6f2e2Jadis on les appelait des mercenaires, ils servaient à l’étranger dans des unités offensives au profit de seigneurs locaux ou d’États -la distinction des deux n’est pas toujours facile-. Aujourd’hui, comme pour ces armes que pour des questions d’image, l’on qualifie de défensives, ce sont des «entreprises de sécurité privées». Cela sonne bien; car la sécurité est la valeur de nos sociétés où dominent les risques en tout genre. La neutralité de la Suisse a cependant conduit à mettre à jour les règles concernant l’interdiction de batailler à l’étranger pour un citoyen de la Confédération ou pour une entreprise basée sur le territoire helvétique. Un article paru sur le site du Temps (13 mars 2017) fait écho à la première année d’application de la «Loi fédérale sur les prestations de sécurité privées fournies à l’étranger». En vigueur depuis 2016, ce texte oblige à déclarer leurs mandats les sociétés offrant à l’étranger des services de sécurité (qu’il s’agisse de protection de personnes physiques, de sites sensibles ou de biens) ou des services de renseignement. Le Service ad hoc de Berne vérifie l’acceptabilité de telles missions, restant attentif au respect des droits humains, aux implications humanitaires et -le contraire me semblerait invraisemblable- aux retombées politiques.

Je ne peux que me réjouir de constater que la Suisse ne se cache pas derrière l’argument habituel: «Si on ne les autorise pas à opérer à partir du territoire national, ils iront opérer depuis un pays plus accueillant». Je constate en outre avec un certain plaisir que des soucis humains et humanitaires entrent en ligne de compte. Mais je doute que les opérations de renseignement, surtout s’ils impliquent des officines publiques étrangères, soit aussi facilement repérables que des opérations de garde du corps ou de surveillance. Quoi qu’il en soit, l’implication de la puissance publique helvétique dans ces affaires témoigne d’une responsabilité rare dans un monde où certains de nos «amis» n’hésitent pas à stipendier des mercenaires pour accomplir les basses œuvres de leur politique.


Diplomate pour l’amour d’une épouse

Roberto Azevêdo dir OMC 17 b2432Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève depuis 2013, Roberto Azevêdo a été reconduit dans ses fonctions pour un second et dernier mandat de quatre ans (site du Temps, 4 mars 2017). C’est sous son premier mandat que fut mené à bien l’accord sur la facilitation des échanges (AFE). Dans un contexte de diminution du commerce international (cinquante pour cent de moins depuis la crise de 2008) je ne peux que me réjouir de cette avancée du multilatéralisme, alors que la tendance -depuis bien longtemps pour les États-Unis- est de préférer la stratégie des Horace et des Curiace: attaquer un à un les adversaires pour les soumettre plus facilement.

J’épingle cependant une remarque de ce diplomate, remarque d’un tout autre ordre, personnel celui-là. À la première question de l’interviewer sur l’origine de sa carrière, le directeur de l’OMC répond: «J’ai choisi la diplomatie par amour pour ma femme». Il explique que son épouse étant diplomate et lui ingénieur, il a voulu entrer dans un métier qui lui permettre de rester proche d’elle. Ce type de choix n’est pas rare; il peut même porter une leçon universelle. On choisit une situation pour de bonnes ou de mauvaises raisons, mais l’on peut y demeurer, tisser sa toile et y trouver son bonheur pour des raisons entièrement différentes, que l’on découvre au fur et à mesure. C’est le secret des relations qui durent: plutôt que de vouloir prolonger indéfiniment les bons moments passés -on s’en lasse- réinventer en permanence, découvrir de nouveaux aspects de la situation, et aussi faire évoluer le milieu de son plaisir. Les résultats obtenus à l’OMC par Roberto Azevêdo montrent que les fruits d’un choix initial débordent souvent largement l’objectif initial.


Taxer les robots

Caisse automatique fba24 Un député au Grand Conseil veut «créer une Fondation pour collecter et gérer une taxe qu'il fixe à 10'000 francs par mois et par caisse automatique» (site de la Tribune de Genève du 1er mars 2017). Ma première réaction me ramène plus d’un siècle en arrière où les fabricants de chandelles voulaient que l’État frappe d’une lourde taxe les ampoules électriques. Ma seconde réaction est celle de l’économiste qui voit dans une mesure de ce genre le désir généreux d’une répartition plus juste en faveur des entreprises qui ne remplacent pas les caissier(e)s par des robots. Mais, comme souvent, la générosité se fait au détriment de la productivité, ce qui ampute les possibilités futures et nous met en position de faiblesse face à l’étranger.

Tricotant autours de ces arguments, j’épingle deux réactions placées par la Tribune en regard de cette proposition. D’abord celle du représentant syndical du secteur tertiaire: il reproche à la proposition de favoriser les entreprises: «En primant les commerces qui ne possèdent pas ces caisses, on finance les entreprises, pas les salariés. Cela ne va pas.» Ce n’est pas tout-à-fait vrai puisque la grosse part de la taxe (70%) reversées aux entreprises ne favoriserait que celles qui ne remplacent pas les caissier(e)s par des robots. Ce qui signifie que cette taxe se retrouverait dans la poche des salarié(e)s ayant gardé leur emploi et non pas dans celle des patrons.

J’épingle également la seconde réaction recueillie par le journal. Une représentante du petit commerce souligne avec juste raison: «Le cœur de notre métier, c’est le contact humain.» Je n’imagine pas cependant que ce soit le petit commerce qui puisse aujourd’hui se payer des robots. Quant aux caissier(e)s de grand magasin, je doute que le contact humain soit la part principale de leur travail. Comme dit le responsable syndical «le travail aux caisses est souvent usant et ingrat. Il est propice au développement de maladies professionnelles».

Mais, tout compte fait, s’agit-il de taxer les robots ou bien de taxer les clients qui font le travail des employé(e)s? La représentante du petit commerce l’a parfaitement compris: «Avec ces caisses, on fait travailler le client. C’est un comble!» Le problème est identique pour la vente des billets de chemin de fer, pour le E-commerce ou pour les déclarations par Internet qui sont présentées comme simplifiant les procédures administratives mais qui ne simplifient en réalité que le travail de l’Administration. La robotisation de la société est en marche.


 

Février 2017

Émotions et motions

David Sander 91b4e Mardi 21 février 2017 se tiendra une conférence sur l’intelligence émotionnelle[i]. (Site de La Tribune de Genève, lundi 20 février 2017). À la question Les émotions nous gouvernent-elles ? (titre de la conférence) David Sander, professeur de psychologie spécialisé dans l’étude des émotions, répond positivement, si j’en crois l’article de La Tribune. Il n’a pas tort. Jadis on parlait des appétits, puis des passions, puis des plaisirs, puis des pulsions, puis des désirs, autant d’approches des émotions que les théologiens du Moyen-Âge avaient tenté de cerner sous le nom de libido. Ces moralistes distinguaient l’appétit de jouissance dont le docteur Freud a fait son fonds de commerce, la volonté de puissance, sur laquelle a rebondit un autre psychanalyste viennois, Adler, et enfin le désir de savoir (la libido sciendi) que, en forçant un peu le vocabulaire, je rapprocherais volontiers de la troisième école psychanalytique viennoise, celle de Viktor Fränkel qui a découvert que la recherche de la signification -qu’il confond avec la recherche du sens de la vie- était également une puissante motivation.

Dans une orientation plus affective, le courant spirituel entraîné par François d’Assise au XIII° siècle a fait de l’affection un chemin de l’expérience du divin. «Dieu sensible au cœur», c’est ce que l’on a appelé la Devotio moderna (inutile de traduire, même si le «moderna» fait un peu bizarre ici pour un mouvement né avant la Renaissance). D’où la nécessité, non seulement de distinguer nos émotions, de les nommer pour les maîtriser -ce qui est l’objectif légitime de cette partie de la psychologie qui prend pour objet l’intelligence émotionnelle-, mais d’en découvrir l’origine et le sens, ce qui est l’objet du discernement spirituel cher aux jésuites. Certes, les jésuites parlent plus volontiers de motions (spirituelles) voire d’esprits (qu’il faut discerner) plutôt que d’émotion. Mais, derrière les consolations et les désolations provoquées par des situations réelles ou suscitées par l’imagination, il s’agit toujours de moteurs pour l’action. Qu’il s’agisse d’émotion, de motion ou de motivation, le vocabulaire suggère toujours le moteur.

Reste que le moteur à lui seul ne dirige pas la voiture. C’est la raison pour laquelle toute émotion n’est utile que confrontée à la raison qui permet de mettre en cohérence des objectifs et des moyens. L’article de La Tribune prétend que l’intelligence émotionnelle campe loin des «théories de l’individu rationnel chères à certains économistes». L’erreur de ces économistes n’est pas dans l’hypothèse de l’individu rationnel. Car toute science -y compris la psychologie qui se penche sur l’intelligence émotionnelle- cherche ce qu’il y a de rationnel caché dans des attitudes individuelles apparemment désordonnées. L’erreur de ces économistes est d’ignorer la multiplicité des logiques qui se croisent dans la moindre décision, et entre lesquelles l’émotion sert d’arbitre.


[i] Les émotions nous gouvernent-elles ? Conférence gratuite à l’Institut national genevois, 1, promenade du Pin, mardi 21 février 2017 à 18 h 30


Baptêmes insensés

bapteme protestant e3899«Les familles non pratiquantes sont nombreuses à demander le baptême pour leurs enfants. Un défi pour les Églises réformées.» Tel est le titre d’un article paru sur le site Protestinfo le 30 janvier dernier et reproduit par la livraison du Courrier de ce week-end des 11-12 février 2017. L’article donne la parole au pasteur Benjamin Corbaz, de la paroisse de Savigny-Forel: de nombreuses personnes qui ne se rendent plus du tout à l’Église continuent de demander le baptême pour leurs jeunes enfants, quand bien même ils ne donneront sans doute pas une éducation spécifiquement chrétienne à ces derniers par la suite

Ce signe de la Grâce qui, comme le pardon, n’attend ni ne demande aucune contrepartie, pose des problèmes à l’institution. Le débat n’est pas propre à l’Église Réformée. Depuis longtemps aussi, il agite les milieux et les responsables catholiques, notamment à l’occasion de la Confirmation et du Mariage. Est-ce une Grâce qu’il faut recevoir et que l’Église peut donner sans préalable? Est-ce le signe d’une aptitude qui suppose une certaine intelligence de la foi permise par la lecture de l’Écriture, l’enseignement théologique et l’exemplarité morale? Est-ce l’adhésion à une organisation ecclésiastique? La dérive institutionnelle de nos Églises, voire le cléricalisme rampant qui habite chaque responsable, a tendance à déplacer l’accent du côté de l’intégration explicite et volontaire dans la communauté ecclésiale, voire de l’organisation paroissiale.

Il me semble qu’il y a là un faux débat. Le problème n’est pas entre l’Institution et la Grâce. La question ne porte pas sur un rituel de la naissance. En France est prévu pour les parents qui le désirent un rituel de présentation et d’engagement sur les valeurs républicaines -ce que vulgairement on appelle un «baptême républicain»- que les maires sont tenus de pratiquer le cas échéant à la demande des parents. En fait, toute entrée dans un univers nouveau provoque de tels rituels. Je pense aux congrégations religieuses, aux groupes de copains ou même aux loges maçonniques dont les rituels d’initiation ont peu à envier à ceux du baptême chrétien. Je ne crois pas non plus que le problème soit celui de la conviction plus ou moins explicite (la foi ne se juge pas à la capacité de verbalisation), ni même de l’engagement, toujours soumis aux vicissitudes de la vie. Bref, comme dit le pasteur: «Pour les parents, c’est un moyen d’ancrer leur enfant dans une tradition familiale, mais cela n’engage pas à grand-chose.»

Mais pourquoi parler d’engagement pour quelque chose de gratuit! Pourquoi attendre autre chose du baptême que ce qu’il signifie par le geste qu’il pose: signe sensible, corps plongé ou marqué par l’eau, accueil d’un nouveau membre dans le corps familial et social, autant d’incarnations pratiques, c’est-à-dire de vie dans un corps biologique et social. C’est pourquoi il n’y a pas à chercher en dehors des intentions des parents la dimension spirituelle de leur démarche. Cette inculturation au ras du sol qui est respect d’une démarche parentale que les esprits cléricaux jugent de haut, est le seul témoignage que l’Église peut donner ici de l’incarnation du Christ. Toutes les élucubrations anthropologiques et théologiques, que les prêtres, les pasteurs et les intellectuels veulent plaquer sur un geste à la fois si naturel et si spirituel, passent à côté de son enjeu chrétien. La logique de cette incarnation conduit à ne jamais séparer les deux sens de l’expression «chrétien pratiquant»: à la fois celui de l’Institution (du chrétien qui pratique le rituel) et celui de la Grâce (du chrétien qui met en pratique l’esprit du Christ).


Propagande biblique

D créateu d'Adam I tech.jpgDes membres de «l’association prosélyte évangélique» des Gédéons ont, sur la voie publique, distribué des Bibles à la sortie d’un cycle d’orientation de Carouge, près de Genève. Une démarche qui offusque certains, mais qu’aucune législation n’interdit. Alain Walder, maire de Carouge estime, dans Le Temps du 11 février 2017, que «lorsque le prosélytisme est ciblé sur des mineurs, c’est inacceptable». Raphaël Zbinden, sur le site d’information de l’Église catholique romaine, précise pour sa part que «si la nouvelle loi sur la laïcité est acceptée en votation populaire, dans le canton de Genève, ce genre d’actions sera soumise à autorisation».

Répondant aux «nombreux parents offusqués», le responsable romand des Gédéons, Jean-Daniel Zürcher, justifie son action en assurant qu’à 11 ans, un enfant a suffisamment de discernement pour accepter ou refuser un livre religieux. «Nous sommes un pays judéo-chrétien et il nous paraît normal de délivrer ainsi la bonne parole», affirme-t-il. Il estime qu’il ne s’agit pas de prosélytisme: «Nous ne cherchons pas des adhérents, nous ne sommes pas une Église, pas des évangélistes mais des professionnels qui propageons la parole de la Bible.»

Dans cet situation, le journaliste Raphaël Zbinden parle de «flou juridique». La distribution de livres sur la voie publique n’est pas interdite en Suisse. Mais l’on connait les contrôles et autorisations administratives préalables des publications destinées à la jeunesse. La Bible est-elle destinée à la jeunesse? Le maire de Carouge et le responsable des Gédéons ne partagent manifestement pas le même point de vue sur ce sujet, toute la diatribe se focalisant sur le mot «prosélytisme» qui semble jouer avec la capacité de discernement des enfants. Le terme de propagation semble légèrement meilleur quand il s’agit d’une idée ou d’une manière de vivre; mais le mot propagation sent le fagot; car tous ceux qui ne partage pas la même idée sautent immédiatement le Rubicon et pense: propagation = propagande; ce qui dénote une attitude typiquement totalitaire. La propagande n’est d’ailleurs pas autre chose que la publicité (le fait de rendre public) portant non pas sur une marchandise ou un service, mais sur une idéologie ou une manière de voir politique ou religieuse. Sur ce point, je crains beaucoup la menace de l’autorisation préalable qu’instaurerait la prochaine loi sur la laïcité du canton de Genève. Car, sous prétexte de prosélytisme, n’est pas loin la censure sectaire qui se cache sous le beau nom de laïcité.

Nombreux sont les sites pornographiques diffusés sur Internet qui, avec plus ou moins de bonheur, filtrent l’accès des images aux mineurs de moins de 18 ans. Évidemment, je ne comparerais pas la Bible avec un scénario pornographique. Et pourtant… N’oublions pas que c’est au nom de la protection de la morale des petits et des faibles que l’Église catholique romaine a, durant de nombreux siècles, détourné les fidèle du contact direct avec la Bible… au détriment de la liberté de conscience… qu’elle proclamait depuis Thomas d’Aquin au XIII° siècle.

Reste un argument que je ne partage pas; c’est l’argument émis par le responsable des Gédéons parlant de la Suisse comme «pays judéo-chrétien». Un récent article sur la demande de baptême adressée aux paroisses protestantes, paru dans Protesinfo et repris ce dernier week-end par Le Courrier, me permets fortement de douter que la Suisse soit «un pays chrétien» (Cette formule est en effet douteuse, ne serait-ce qu’en généralisant à un pays tout entier ce qui relève de la libre adhésion personnelle.) J’évoquerai cela dans mon prochain coup d’épingle.


Financement privé de la recherche universitaire

Uni de Zurich 91dfe«Les professeurs d’universités sous l’œil du grand public». Sous ce titre ambigu, le site du Temps publie le 4 février 2017 un article qui, mélangeant plusieurs questions, risque de provoquer inutilement le trouble dans les esprits. Le prétexte est la décision de l’université de Zurich d’imposer des mesures de transparence aux professeurs recevant des fonds d’origine privée. Bref, «l’établissement a publié la semaine dernière une liste de fonds privés destinés à financer des professeurs». Cette décision découle d’une loi cantonale édictée à la suite d’une protestation formulés par 27 professeurs contre un don d’UBS, d’un montant de cent millions de francs, destiné à financer un nouveau centre de recherche au sein du Département de sciences économiques de cette université.

L’ambiguïté vient de l’expression «financer des professeurs». S’il s’agit de payer des professeurs pour des travaux extra-universitaires, le doute est permis. Certes, les temps ne sont plus où les instituteurs français avaient interdiction de chercher des compléments de revenus. Mais, sauf à considérer, au cas par cas, que ces activités nourrissent la recherche et l’enseignement du professeur, la multiplication des activités annexes suggère un détournement du temps de travail au détriment de l’institution public. Sans parler des cas fort discutables où ces activités extra-universitaires conduisent subrepticement à cautionner des activités commerciales.

En revanche, s’il s’agit de financer par des dons privés non pas un professeur, mais une recherche sur un objet défini, l’ambigüité se dissipe en partie. Car le seul critère à prendre en compte dans ce cas, c’est celui de la rigueur scientifique de la démarche (et non pas celui de l’objet de la recherche, objet que l’université ou le laboratoire sollicités sont libres de refuser). Supposer que le financement privé d’une recherche particulière détourne nécessairement les professeurs de la rigueur de leur discipline, c’est une pétition de principe qui risque d’assécher des sources financières utiles aux universités. Il faut être bien idéaliste et ignorer le fonctionnement de la nature humaine pour ne compter que sur des dons gratuits pour des recherches dont le donateur ne pourrait tirer ni enseignement, ni gratification.


 

Plus d'articles...

  1. Janvier 2017

Les chroniqueurs

etienne perrotLe coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

PierreEmonet 2016 portraitWeb 2 1bb49Le point de vue
de Pierre Emonet sj

BrunoWeb 2 95ea8La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

LucRuedin vertical22 ef721Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

jean-bernard livioLes journées bibliques
de Jean-Bernard Livio sj

albert longchampLe coin lecture
d'Albert Longchamp sj

Archives

Novembre et décembre 2016

Freestyle

Le Courrier des 23-26 décembre 2016 ne peut échapper au « marronnier » de Noël.

Octobre 2016

Altruisme LeTps 29oct16 bae53«Selon les dernières études, l’altruisme ferait vivre plus vieux, rendrait plus heureux et même plus désirable.»

Septembre 2016

Ueli Maurer ch e1598Une partie du plan d’économies prévues pour 2017-2018-2019 par Ueli Maurer n’a pas été avalisée par le Conseil des États...

Eté 2016

41 Laicite c4f65En réaction aux intégrismes de tous bords (laïcs, musulmans, chrétiens), le Département de l’instruction publique du canton de Genève distribue à tous ses collaborateurs une brochure sur la laïcité...

Juin 2016

32 Crainte salutaire df069La récente conférence de presse de Swissmem est reflétée sur le site du Temps (30 juin 2016) en une formule lapidaire...

Mai 2016

27 Inculturation scolaire 89da8En termes lapidaires, le quotidien lyonnais Le Progrès relate un problème de société relatif à l’éducation helvétique (26 mai 2016).

 

Avril 2016

21 image vacances de Pâques 7f634Une diatribe s’est élevée autour de la date des vacances scolaires dites « de printemps »...

Mars 2016

15 Revenu sans travail cf0a5

Pariant sur un rejet massif de l’initiative « Pour un revenu de base inconditionnel », l’auteur d’un blog paru dans Le Temps du 25 mars 2016 en profite pour épingler tous azimuts les dérives du système capitaliste...

Février 2016

Le supplément culture du Temps centre sa première page du samedi 27 février sur « la civilisation de la distraction ».

Janvier 2016

Le dernier rapport de Transparency International « sur la perception de la corruption » fait état d’un léger progrès (La Croix du 28 janvier 2016).

Année 2015

 logos presse 24a03Retrouvez les six premiers mois de la chroniques d'Etienne Perrot sj de l'année 2015 ou l'art d'épingler les petites phrases d'apparence anodine qui ne sont pas si banales que ça !

Année 2014

 logos presse 24a03Retrouvez les chroniques d'Etienne Perrot sj de l'année 2014 ou l'art d' épingler les petites phrases d''apparence anodine qui ne sont pas si banales que prévu !

Année 2013

logos presse 24a03

Retrouvez les trois premiers mois de la chronique d'Etienne Perrot sj (octobre-décembre) ou l'art d' épingler les petites phrases d''apparence anodine qui ne sont pas si banales que prévu !