Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Décembre 2017

Billag, les inquiétudes épiscopales

Eveques suisses«Les évêques de Suisse sont inquiets des possibles conséquences d'une acceptation de l'initiative ‘No Billag’». La Tribune de Genève, sur son site du 8 décembre 2017, reprend le Communiqué de presse de la Conférence des évêques suisses (CES) –qu’il vaudrait mieux nommer, pour être plus précis, Conférence suisse des évêques de l’Église catholique romaine. L'acceptation de l'initiative ‘No Billag’, selon l’argumentation des évêques, nuirait à la cohésion nationale et agrandirait plutôt les fractures sociétales existantes. En cas de ‘Oui’ le 4 mars, il est à craindre, ajoutent-ils, que la formation publique d'opinion ne soit encore plus dépendante d'entreprises médiatiques étrangères ou financièrement puissantes. L'identité suisse en serait affaiblie, particulièrement en Suisse romande et dans les régions italophones.

Je ne peux que m’associer au souci des évêques devant l’éventualité d’un Oui au ‘No Billag’. J’ajoute deux sous dans la musique. D’abord il convient de faire en sorte que soit réellement assurée la pluralité des opinions et des cultures présentes sur le territoire helvétique; ce qui ne relève pas simplement de l’éthique personnelle des journalistes et des directeurs de la rédaction, mais suppose une autorité administrative indépendante capable de surveiller et de sanctionner les dérives inévitables (chacun étant persuadé qu’il parle et agit porté par le souci de l’universel). Ensuite il faut que les auditeurs et téléspectateurs trouvent ou retrouvent du sens à payer pour des émissions qu’ils n’écoutent ou ne regardent pas. On passe ici d’un pouvoir de prélèvement sur l’argent des contribuables à une question d’autorité, au sens éthique du mot.

Dans ce domaine éthique, l’autorité ne se décrète pas; comme la légitimité dont elle est la condition, l’autorité se construit sur trois piliers qu’il convient d’entretenir sans cesse, voire de restaurer: des objectifs précis (ce qui est une contrainte pour les directeurs de chaines); des moyens proportionnés (ce qui suppose une chasse drastique aux gaspillages et aux doublons –autre contrainte-); enfin, ultime contrainte, des valeurs partagées (ce qui appelle une posture visant davantage l’éducation que le divertissement, avec les modifications de programmes que cela suppose).


 

Novembre 2017

Jérôme Jarre et les réfugiés rohingyas

Humanitaire au Bengla DeshOn attendait du pape en Birmanie qu’il invoque le drame des réfugiés rohingyas, musulmans fuyant ce pays –leur pays- sous la pression de l’armée birmane. D’une manière fort-diplomatique, le pape a évoqué le droit des peuples, quelles que soit leurs confessions religieuses. Malgré l’approbation de la Présidente birmane, je doute que les propos du pape soient entendus de l’armée qui tient le pouvoir dans ce pays.

Sans attendre des conditions politiques plus favorables, des stars du show-business se sont mis en chasse de fonds pour aider ces migrants réfugiés au Bangladesh. Selon le site du Temps (29 novembre 2017), mené par Jérôme Jarre, Omar Sy, DJ SnakeJhon Rachid et d’autres, un mouvement d’internautes se crée, raconte l’horreur et tente par tous les moyens d’alerter l’opinion publique sur la crise humanitaire en cours, « allant jusqu’à interpeller le président turc Recep Tayyip Erdogan » souligne l’article du Temps.

Je partage, bien sûr, l’opinion de la Présidente du CICR, soulignant que, devant l’énormité des besoins, toutes les aides sont les bienvenues. Je partage tout autant les remarques de ceux qui soupçonnent, sous ce courant humanitaire, une opération religieuse. L’article du Temps remarque en effet que Jérôme Jarre renouvelle pour les réfugiés rohingyas l’opération de charme organisée naguère pour le Mozambique avec l’aide du Président Turc.

Triple est la morale de cet événement : 1°) D’abord, refuser la position des adolescents qui attendent que les conditions soient parfaites pour agir chacun à son niveau, que ce niveau soit très modeste ou médiatiquement bien en vu. C’est le fondement même de l’espérance. 2°) Mais aussi, garder le souci du fondateur du solidarisme à la fin du XIX° siècle, Léon Bourgeois qui critiquait la charité chrétienne, trop livrée au hasard des sentiments et des particularités religieuses. Léon Bourgeois faisait la promotion d’une aide publique, égalitaire, universelle. 3°) Reste que ce souci de non-discrimination, partagé désormais par toutes les ONG importantes (Oxfam, CICR, Caritas international) aussi nécessaire soit-il, ne suffit pas pour faire naître dans les cœurs la paix des consciences. Car les situations concrètes reflètent toujours quelque chose de la singularité des personnes, singularité qui ne se coulent jamais dans l’anonymat des catégories administratives à prétention universelle.


Indépendance de la presse genevoise

topelementLe groupe de presse zurichois Tamedia annonce une «restructuration» de ses titres romans (La Tribune, 24 heures, Le Matin Dimanche). Au terme de la restructuration annoncée, les trois titres verraient leurs rubriques Monde, Suisse, Économie et Sport regroupées à Lausanne en une seule et même entité qui alimenterait les trois journaux. Le Grand Conseil parle de «démantèlement» et presse le Conseil d’État d’agir. Dans la crainte de voir se déliter le tissu médiatique local, les députés genevois ont voté hier, vendredi 24 novembre 2017, une motion dans ce sens. Résultat: septante-sept oui, un non et trois abstentions.

Il est toujours difficile, mais possible, de discuter politiquement de la stratégie des entreprises. Du côté des dirigeants de Tamedia, on parle de situation saine -malgré une baisse de 5,5% du chiffre d’affaire cette année et d’un bénéfice net qui a plongé de 63,4% en 2016. Mais ce «bon» résultat (dixit la direction), qui peut servir d’argument aux élus locaux, semble être plutôt destiné aux actionnaires zurichois si j’en crois la stratégie d’allègement menée depuis deux ans: fermeture de l'imprimerie Ziegler Druck fin 2015, vente de Swiss Online Shopping, vente à sa direction du journal de Morges. Cette évolution baissière accompagne l’effritement des recettes publicitaires dans les médias «papier». Devant des résultats opérationnels en baisse de 17% cette année, la direction aura certainement quelques réticences à prêter une oreille favorable aux sollicitations des émissaires de François Longchamp.

Reste que le problème posé par le Grand Conseil demeure entier. Non seulement, bien sûr, parce que les nouvelles locales, y compris politiques, risquent d’être sacrifiées au profit d’événement politiques plus lointains, mais également parce que -même pour les nouvelles nationales et internationales-, la sensibilité locale doit également être prise en compte (les journalistes savent cela mieux que quiconque). Quand on veut parler anglais à John, il faut connaître l’anglais, certes, mais il faut aussi connaître John.


Vivre entre soi

J’épingle avec plaisir un excellent article paru dans Le Courrier de mardi dernier (14 novembre 2017) et lu sur le site de ce journal le lundi 20 novembre. Sous le titre « Certains états d’esprit tuent autant que les bombes », cet article est rédigé par Miguel D. Norambuena, ancien directeur du centre Racard et fondateur du centre le Dracar, à Genève. Le sous-titre dit presque tout : « l’égocentrisme et l’hyper-individualisme gangrènent les sociétés occidentales modernes ».

Après avoir évoqué la pauvreté que certains ne peuvent pas voir, les attentats djihadistes auxquels on s’habitue jusqu’au jour où ils touchent l’un de nos proches, « nos envolées rhétoriques du style ‘on fait la fête’, ‘nous n’avons pas peur’, reprises en cacophonie par les médias », l’auteur porte un diagnostic intéressant. Il parle de « vide social », « d’état d’esprit hors temps » qui frappe nos sociétés riches et fait le lit du déni et de l’égocentrisme, fruits de la perte de sens. Constatant que « l’aide au développement » univoque et opportuniste ne peut suffire, il accuse finalement le « vivre entre soi », qu’il nomme gentrification (de l’ancien Anglais Gentry, cette pseudo noblesse où chacun ne se regardait que dans le miroir de son semblable). Cet état d’esprit du « vivre entre soi » tue toute responsabilité envers nos proches –ce « prochain » qui vit parfois dans la misère sans que nous l’apercevions.

Convaincu que nos œillères ne proviennent pas simplement du péché d’égoïsme, mais également de la culture où nous baignons depuis notre naissance, je me permets d’ajouter une précision. L’individualisme n’est pas un mal ; c’est une valeur positive qui fait de chacun le responsable de ce qu’il peut et doit faire. L’esprit moderne a favorisé cet individualisme ; ce qui a ouvert une large brèche où s’est engouffré l’égoïsme épinglé par Miguel D. Norambuena.

Ces deux héritages, individualisme / égoïsme, sont comme le recto et le verso de la société contractuelle. De l’individualisme sont sortis les Droits humains qui en sont la manifestation la plus positive, c’est le contrat social. En est sorti également le développement capitaliste qui en est son côté le plus ambigu. En revanche, la société contractuelle a, dans le même mouvement, favorisé l’entre soi. C’est le côté obscur de la Force, pourrait-on dire. Prendre conscience que l’égoïsme est un mal qui nous précède, cela présente un double avantage. Ce constat neutralise la mauvaise conscience –nous ne sommes pas à l’origine de l’égoïsme. De plus, nous en voyons mieux les contours politiques -, ce qui permet de lutter contre lui avec une plus grande lucidité.


Tariq Ramadan le séducteur

Tariq RamadanSur le site du Temps, de samedi 11 novembre 2017, paraît le reflet d’un témoignage «dénonçant l’ascendant psychologique exercé par l’enseignant (Tariq Ramadan) sur ses élèves au Collège de Saussure. Cette femme (le témoin, majeure à l’époque des faits et qui ne dénonce aucune violence physique) est ressortie brisée de quatre ans de relation. Si les faits décrits ne sont pas pénaux, ils complètent le portrait d’un homme qui abusait de son charme.» Le titre de l’article enfonce le clou en parlant d’envoutement (sic): «Comment Tariq Ramadan envoûtait ses élèves».La femme raconte «comment le charme d’un professeur s’est mué en un ascendant psychologique qui aura gâché sa jeunesse. Comment Tariq Ramadan, ce leader en devenir, qui prêchait déjà une morale rigoureuse et condamnait l’adultère, s’accordait un comportement licencieux.»

J’épingle trois traits jetés en pâture aux lecteurs du journal. D’abord un fait de bon sens qui veut que les actes du prédicateur s’accordent avec la morale prêchée. C’est une exigence difficile à honorer, les humanistes, chrétiens ou non, en savent quelque chose; les juridictions musulmanes pourraient s’en inspirer. Car l’exigence d’une coïncidence parfaite entre le texte de la loi et les pratiques ne fait pas droit à la particularité des situations ni à la singularité des itinéraires personnels. Déjà les Grecs de l’Antiquité connaissaient l’Épiky, cette manière de suspendre l’application des lois compte tenu de la situation spéciale du contrevenant.

J’épingle aussi l’ambiguïté de l’expression «ascendant psychologique». Tout enseignant sait que les matières les plus difficiles demandent une confiance envers le professeur. De la confiance à «l’ascendant psychologique» il y a une marge qui ne peut se révéler qu’après coup. Le bon enseignant ne veut que le bien de son élève. Certes! Mais, comme le rappelle Jésus dans l’Évangile, un seul est bon, le Père du Ciel, ce qui veut dire qu’aucune instance terrestre ne saurait être indemne d’une confusion aliénante pour l’élève. S’en rendre compte est un premier pas indispensable pour s’en libérer. J’ajoute que le cléricalisme ici épinglé n’est pas spécifiquement religieux -même si, dans le cas de Tariq Ramadan, le religieux et le professeur se coulait dans la même morale.

J’épingle enfin le mot envoutement. C’est un mot de l’anthropologie religieuse qui laisse trop de place, à mon sens, pour la transcendance du professeur. Je remplacerais volontiers le mot envoutement par un mot plus séculier, par exemple celui de séducteur. Le séducteur enferme son partenaire dans un monde sans arrête, cotonneux, un monde de l’immédiat où tout semble à portée de la main, sans effort. Comme le mot l’indique, la séduction détourne de la voie du «réel qui résiste» pour conduire à une soumission proche de l’aliénation. Ce qui distingue le séducteur de l’amoureux, c’est qu’il mime une relation de réciprocité alors qu’il pratique une relation de domination. Hors de la relation amoureuse, il y a les propositions séduisantes -et non pas séductrices- facile à repérées car elles partagent entre les deux partenaires le risque d’une relation authentique. Entre séduisant et séducteur flotte le «charme» de Tariq Ramadan, que je reconnais volontiers.


Macron jésuite

Macron sur fond de drapeau EU

Paru jeudi 2 novembre 2017, dans La Tribune de Genève, une opinion de Xavier Alonso répond positivement (mais heureusement avec une pointe d’humour) à la question Et si Emmanuel Macron était jésuite? Seul un esprit étroit écarterait cette possibilité dans un pays où la laïcité se présente parfois comme sectaire. Pour les laïques les plus conséquents, c’est l’État qui est laïque, et non pas la société. C’est dire que la religion est une affaire privée. Ce qui n’empêche donc par le chef de gouvernement d’être religieux (du moins en théorie).

En fait, le correspondant à Paris de La Tribune ne prétend nullement que le Président français fasse parti de l’Ordre des jésuites; il souligne simplement des qualités et des postures qui semblent correspondre à l’esprit jésuite. S’appuyant sur les déclarations du directeur du lycée La Providence à Amiens (collège sous tutelle jésuites) où Emmanuel Macron a suivi une partie de sa scolarité, le correspondant de La Tribune remarque quelques caractères «jésuites» dans la personnalité du Président: sa «duplicité» caché sous le slogan «et de droite et de gauche», sa recherche de l’équilibre, son exigence éthique, son sens de la responsabilité, le positionnement des devoirs face aux droits, la place accordée à la liberté individuelle face à la loi morale. À quoi j’ajoute son sens du théâtre -les cérémonies d’investiture en ont fait une époustouflante démonstration- sens du théâtre sucé à bonne école auprès de sa future épouse Brigitte.

«Les jésuites apprennent à penser par eux-mêmes. Ils sont anticonformistes et ont la volonté de faire bouger les lignes. C’est bien comme ça qu’il a gagné son élection, non?» dit le chef d’établissement du lycée susnommé, mot repris par le correspondant de La Tribune qui conclut: «En revanche, c’est certain, Emmanuel Macron n’est définitivement pas de gauche». Notre pape jésuite, François, est d'emblée classer à gauche, comme le remarque le correspondant de La Tribune. Alors, le jésuite est-il à droite ou à gauche?

Je laisse cette dernière opinion au chroniqueur politique, me contentant d’épingler la méthode. Aller piocher dans le fatras des valeurs celles qui paraissent propres aux jésuites est un exercice risqué. Car tous les élus présentent sans exception des qualités semblables. (Sans parler de certains candidats battus, dont François Fillon, lui aussi ancien élève des jésuites, est le plus triste exemple.) L’exercice ne présente guère de danger -et donc n’a guère d’intérêt. Voici une vingtaine d’année, un membre de l’Académie française, Marc Fumaroli, démontrait avec brio que Voltaire était jésuite, non pas simplement parce qu’il fut un élève des jésuites, mais parce qu’il développait les mêmes méthodes dans les mêmes qualités. Pour faire bon poids, j’ajouterai dans la balance, avec Macron et Fillon, Descartes, Fidel Castro et Charles de Foucauld. Qui dit mieux?


 

Octobre 2017

Dan Brown et la fin des religions

ReligionExtrait de la couverture du magazine "Culture Enjeu" no. 47: "Pas de religion sans culture".À la Foire internationale du livre de Francfort, le 14 octobre dernier, le romancier à l’immense succès (auteur du Da Vinci Code), Dan Brown, présentant son dernier roman Origine, a prédit la fin des religions: « Dieu ne survivra pas à la science». Il n’est pas étonnant qu’un propos semblable, assumé par l’auteur, soit mis dans la bouche du principal héros de son dernier roman. Milliardaire et génie de l’informatique. «Le temps de la religion est terminé», assène Edmond Kirsch, qui, comme tous les prophètes de vérité, meure assassiné.

À vrai dire, il ne suffit pas de mourir martyr pour prouver la vérité de ses propos. Quant à la science la plus contemporaine, ce qu’elle dit de l’origine, n’en déplaise à Dan Brown, ne témoigne de rien quant à la religion. L’hypothèse du Big-Bang, cette explosion initiale de notre univers reposant sur les lois de la gravitation, induisent que le temps n’a pas toujours existé, ce que saint Augustin postulait déjà.

 

AstronomiqueL’hypothèse concurrente, celle du Big-Crunch, qui désignerait un univers précédant le nôtre et qui se serait concentré jusqu'à une limite (qui tient compte non seulement des lois de la gravitation, mais également des lois de la physique quantique) pour «rebondir» en forme de notre univers présent, renvoie l’origine à des univers indéfiniment repoussés dans le passé. Comme le soulignait un scientifique, parler d’un univers sans commencement ou encore d’un univers éternel, c’est une manière de dire que nous ignorons l’origine.

Mais après tout, je ne reprocherai pas à Dan Brown sa méconnaissance des sciences actuelles. Un romancier n’est pas un scientifique, même s’il fait parler des personnages présentés comme scientifiques. Je ne lui reprocherai pas non plus son ignorance de la religion, qu’il réduit à l’utilitaire, un utilitaire d’ailleurs limité par lui à l’explication du monde et à quelques œuvres humanitaires. Dan Brown n’a pas compris que la religion ne repose pas sur les preuves de l’existence de Dieu ni sur la compréhension intellectuelle d’une origine, mais sur l’expérience d’un corps individuel et social où l’érotisme et l’imaginaire jouent autant que l’intelligence (qui, dans le meilleur des cas, ne fournit qu’une sorte de rationalité passagère dépendant de la culture ambiante).

Alors qu’est-ce que je lui reproche? Rien. Dan Brown n’est ici que le reflet de la civilisation moderne qui, depuis Descartes, fait de la maîtrise des phénomènes physiques par leur formalisation scientifique l’horizon de notre société. Ce serait trop lui demander d’adhérer à l’une des interprétations traditionnelles du christianisme, interprétation qui n’a as besoin de résoudre le problème de l’origine: Jésus n’est pas un fondateur de religion ; en revanche, il révèle par sa vie non pas le Dieu des religions (Dieu Principe de l’origine) mais l’inaccessibilité de ce Dieu. Ce qui n’aurait qu’un intérêt spéculatif réservé aux intellectuels, si le corollaire n’en était pas l’amour sans condition de tout être dans son environnement écologique et humain.


La Catalogne et la chimie

Catalogne 2Je rapproche deux événements qui semblent sans relation entre eux. Vendredi 27 octobre, Le Courrier publie une interview intéressante de Jacques Dubochet, professeur à l’université de Lausanne, Prix Nobel de chimie 2017. Ce même vendredi, le Parlement de Catalogne proclame unilatéralement l’indépendance politique de cette Région espagnole. Le lien entre la Catalogne et la chimie m’est fourni par le dessin d’Herrmann publié ce samedi 28 octobre 2017 dans La Tribune: «Et maintenant?» demande la Présidente espagnole. «Ça ne dépend plus de nous» répond le Président séparatiste catalan Carles Puigdemont.

Le Nobel de chimie souligne l’éthique de responsabilité nécessaire au chercheur scientifique. Le scientifique doit avoir souci non seulement de sa manière rigoureuse de développer ses hypothèses et de les publier, de sorte que le savoir devienne un véritable bien commun; il doit également anticiper les usages que les forces politiques, économiques et sociales pourraient faire des résultats de ses recherches. J’ajoute que le chercheur doit tout autant se méfier des récupérations médiatiques: la vulgarisation des savoirs présente souvent un biais idéologique proche d’un scientisme aux antipodes des précautions propres au chercheur, et propice aux décisions politiques erronées.

DubochetLe professeur de Lausanne précise que l’éthique n’est pas réservée aux sciences sociales. J’épingle cette précision, car elle est difficile à honorer. Les sciences sociales, économie, sociologie, sciences politiques, appellent une éthique d’autant plus forte que les conséquences sont plus difficiles à anticiper. Or c’est justement cette inconscience que le dessinateur Herrmann souligne dans La Tribune. Ces conséquences peuvent être redoutées sur deux plans -qui sont d’ailleurs liés-: d’abord sur le plan du désordre public et de la violence qu’il engendre. Déjà, en octobre 1934 Lluis Companys, président du gouvernement autonome de Catalogne, avait proclamé un «État catalan dans le cadre d’une République fédérale d’Espagne». La réaction de Madrid fut une proclamation d’État de guerre, des affrontements violents et une centaine de morts. Ensuite conséquences économiques; car l’économie fait mauvais ménage avec l’instabilité politique. Déjà la crainte s’est emparée de nombreux chefs d’entreprise qui ont délocalisé leur siège social hors de la Catalogne. Et tout ça pour des raisons politiques qui cachent mal des intérêts économiques plus sordide: la Catalogne reste la région la plus riche de l’Espagne et ne veut plus contribuer à la solidarité nationale espagnole. Comme si le canton de Zurich voulait se séparer de la Confédération!


Franc-Maçonnerie

file6x6n723m1et6atff4txS’il fallait une preuve de la diversité des obédiences maçonniques et des positions de l’Église catholique romaine face à la Franc-Maçonnerie, il suffirait de comparer d’un côté l’interview de Dominique Alain Freymond, président de la Grande Loge suisse Alpina (Le Temps du vendredi 20 octobre 2017), d’autre part l’ouvrage -qui vient d’être traduit en français- d’Angela Pellicciari Les Papes
 et la Franc-Maçonnerie, une opposition séculaire. À l’occasion de la parution de la toute nouvelle édition du Guise suisse du Franc-Maçon, Dominique Alain Freymond montre une ouverture d’esprit étrangère à certaines Obédiences françaises -je pense notamment au Grand Orient de France dont l’anticléricalisme légitime se colore souvent d’une militance antireligieuse inacceptable.

C’est la raison pour laquelle j’épingle la réponse du président d’Alpina à la question du journaliste: «Les relations entre les Églises chrétiennes et la franc-maçonnerie sont-elles toujours aussi orageuses?» Il faudrait déjà distinguer entre l’Église catholique romaine -réticente, c’est le moins qu’on puisse dire- et les Églises protestantes. La Franc-Maçonnerie doit beaucoup à la tradition réformée et à ses pasteurs. D’autre part, la réponse donnée appelle un complément d’information. Dominique Alain Freymond évoque d’emblée l’affaire du Père Pascal Vesin, curé de Megève, démis de ses fonctions en mai 2013, pour avoir finalement reconnu, devant l’évidence, appartenir au Grand Orient de France.

J’ajoute un sou dans la musique. Tant que l’Église catholique romaine mettra dans le même sac les Loges qui militent contre l’Église et les autres Loges, les catholiques pratiquants adhérents aux Loges dites Régulières qui, dans l’esprit d’Alpina, ne militent pas contre l’Église, se sentiront injustement rejetés. Cette distinction entre Loges selon leur attitude face à la religion était pourtant celle du Cardinal Lustiger, archevêque de Paris, de Monseigneur Thomas, évêque de Versailles et du Cardinal Seper, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Ce n’était pas la position de son successeur, le cardinal Ratzinger devenu le pape Benoît XVI.

Comme le rappelle le Président d’Alpina, la vie spirituelle n’est pas le monopole de l’Église catholique. Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi la spiritualité serait a priori étrangère aux Francs-Maçons du Grand Orient de France. À mon sens, il ne manquerait pas grand-chose aux trois principales valeurs portées par le Grand Orient pour devenir vecteurs d’une spiritualité spécifiquement chrétienne: pousser le respect des autres et de soi-même jusqu’à l’amour du prochain, la liberté de conscience jusqu’au témoignage public de ses croyances et la tolérance mutuelle jusqu’au pardon.


Journaliste assassinée

Faut-il signer de son sang pour valider les informations détenues par une journaliste ?

linke spalteLa journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia (photo ci-jointe) a été assassinée voici quelques jours. Elle était à l’origine d’une enquête sur la corruption des hommes au pouvoir, enquête qui, de fil en aiguille, avait provoqué des élections anticipées en juin dernier.

Je m’associe aux milliers de personnes qui, hier lundi 16 octobre, se sont rassemblés une bougie à la main à Sliema, près de La Valette, capitale de l’île de Malte (photos tirée du site du Temps, mardi 17 octobre 2017). Il s’agit d’honorer la mémoire de la journaliste, martyr au sens propre du terme, témoin (c’est le sens du mot martyr) de la vérité du message qu’elle portait ; il s’agit aussi d’affirmer que la liberté de la presse, spécialement de la presse d’investigation, est nécessaire, en dépit des dérives et du voyeurisme auxquels elle donne parfois lieu dans les canards qui recherchent la notoriété par le biais des spectacles nauséabonds.

file6x58yd3erlv1di9ea9adJe ne peux cependant m’empêcher d’épingler l’inscription portée sur l’affiche placardée sur le sol à l’occasion de cet hommage, et tenue par une pierre et cinq bougies: «When the people fear their government there is tyranny, When the government fears the people, there is liberty» (photo ci-jointe); ce que l’on peut traduire ainsi: quand les peuples ont peur de leur gouvernement, il y a tyrannie, quand le gouvernement a peur du peuple, il y a liberté.

Je m’inscris en faux contre la seconde partie de cette phrase. Car un gouvernement qui a peur du peuple laisse la voie libre au dictat de la rue. Certes, il n’y a qu’un mot en anglais pour dire la peur (pour soi-même) et la crainte (de mal faire) je nuancerais donc mon propos s’il s’agissait pour un gouvernement de la crainte de mal faire plutôt que de la peur de se faire mal en tombant. Mais le contexte ne porte pas à cette interprétation.

Par ailleurs, nombreuses sont les révolutions qui sont nées dans la rue pour déboucher sur des institutions politiques davantage soucieuses des besoins du peuple. En revanche, -l’exemple de la France des dernières décennies l’a montré,- lorsque la rue remet en cause les décisions des représentants du peuple au point de dicter sa loi au gouvernement légitime, ce n’est pas le bien commun qui triomphe, c’est l’immobilisme. Force alors est de constater que l’immobilisme se fait souvent au détriment des plus faibles, ceux qui n’ont pas le pouvoir de nuisance en occupant la rue.


Prier dans un bus?

Bus c102dManquant sans doute de nouvelles plus croustillantes, la Tribune de Genève de mardi 10 octobre 2017, réchauffe une nouvelle qui date de … l’hiver dernier: «Une cliente des Transports publics genevois (TPG) s’est retrouvée face à une scène plutôt troublante, une fin d’après-midi à Saconnex-d’Arve: alors qu’elle voulait entrer dans un bus, au terminus de la ligne 43, soit à l’arrêt Bellins, elle a aperçu le chauffeur se relever de sa prière, avant d’enrouler son tapis.» Sur le site du susdit journal, la multitude des commentaires attachés à cette information ramasse les opinions habituelles, les unes se demandant si le chauffeur était en service ou non, les autres -les plus nombreuses- reprenant l’antienne de la religion affaire privé qui ne doit pas interférer avec le Service public, voire avec l’espace public (ce qui dans ce dernier cas serait en contradiction avec la Déclaration universelle des Droits humains en son article huitième).

Chacun a le droit de manifester publiquement ses convictions, même religieuses.  Ce n’est pas la société qui est laïque, c’est l’État, et à c’est à ce titre que les Appareils d’État et les Services publics doivent afficher une neutralité religieuse sans faille. Ce qui justifie pleinement la position de M. Maudet interrogé sur cet événement. Une lectrice pleine de bon sens réagit ainsi: «Je me demande pourquoi à notre époque on est davantage troublée, voire choquée, par une personne qui prie à côté de son bus que par celle qui crache par terre devant les portes... et que dire de celle qui allaite son bébé en public...»

Je pense pour ma part que la prière n’a rien à voir avec ce «scandale» estampillé par Pierre Maudet et rapporté par le journal. Car, manifestement, ce dont l’usagère des TPG a eu peur, ce n’est pas de la prière, c’est de la connotation socioculturelle et politique de ce qu’elle a vu. La crainte légitime d’un mouvement politique capable de subvertir l’ordre bourgeois explique aussi suffisamment les réactions de la grande majorité des lecteurs du journal. Dans un autre contexte -celui de l’Église catholique romaine- le problème se pose d’une manière analogue avec certains mouvements intégristes. Prier en latin, ressortir les ostensoirs et les adorations au Saint Sacrement, se prosterner pour recevoir dans la bouche la sainte communion, tous cela relève sans doute d’une conviction privée qui devrait me laisser indifférent, (je rejoins ici certains commentaires de lecteurs de La Tribune).

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ces démonstrations -comme celui du chauffeur de bus- manifestent aussi un rapport au monde fauteur de dissensions et potentiellement dangereux dont la société civile doit se garder. En fait -pour ce qui concerne l’Église catholique romaine- ces manifestations tentent symboliquement un retour en arrière, daté précisément de la Contre-Réforme où il fallait faire la nique aux Protestants en réaffirmant publiquement la matérialité de la présence du Christ dans l’Hostie. Contre-Réforme que déjà le pape Paul VI avait déclaré qu’elle était terminée. Je souhaite que les autorités musulmanes déclarent quelque chose d’analogue en ce qui concerne les manifestations de piété de leurs fidèles.


Honte au Service de la télévision publique (française)

dark web 420c7Samedi 30 septembre, sur la chaine de télévision publique France 2, au cours de l’émission On n’est pas couché, la chroniqueuse Christine Angot a prouvé par l’exemple la dérive d’une télévision -fût-elle publique- qui cherche l’audimat par la terreur verbale. Voici le résumé de la séquence: «Venue faire la promotion de son livre Parler, qui évoque l’agression sexuelle dont elle dit avoir été victime de la part de l’ancien député Denis Baupin, l’ancienne élue écologiste Sandrine Rousseau fut agressée verbalement par la chroniqueuse. L’invitée expliquait que, dans son parti, ‘on a mis en place une cellule de lutte contre le harcèlement, contre les violences, il y a des référents. Les victimes de harcèlement peuvent appeler des personnes qui ont été formées pour accueillir la parole’.»

La chroniqueuse interrompt brutalement l’invitée, et s’emporte: «Formées pour accueillir la parole, mais qu’est-ce que j’entends? Arrêtez de dire des choses comme ça! (…) Non mais, attendez, je retourne dans ma loge. Là, c’est pas possible. Moi, je ne peux pas entendre des trucs pareils.» Christine Angot la chroniqueuse est finalement retournée dans sa loge sous les huées du public. Elle aurait mieux fait d’y rester pour ne pas revenir. Car son manque de professionnalisme déconsidère le Service public de télévision. Si elle «ne peut pas entendre des trucs pareils» elle n’a pas sa place parmi les professionnels du journalisme.

Car l’attitude professionnelle du journaliste est d’expliquer, de chercher à comprendre, et non pas de louer ni de blâmer, encore moins de vomir sur son invitée. En utilisant un appareil d’État -qui coûte cher- pour déverser sa bile, Christine Angot prouve qu’elle n’a pas la carrure.

Par ailleurs est manifestement hors de propos le distinguo sirupeux de son collègue journaliste Yann Moix qui s’interroge pour savoir s’il faut tenir sur ce genre de témoignage plutôt des discours -supposés être le propre des politiciens-, ou plutôt des paroles -qui, vu le contexte, seraient le propre des personnes réceptives aux violences subies par les victimes-. Ces deux journalistes ont rassemblé samedi dernier tout ce que l’on pouvait reprocher à juste titre au cléricalisme des curés de nos grands-pères: le moralisme, la suffisance, l’intransigeance et la bêtise. Un Service public de télévision n’est pas payé pour ça.

P.S. Ce Coup d'épingle pouvant intéresser le public français, je le reproduit tel quel-une fois n'est pas coutume- sur mon blog de la revue Études : www.revue-etudes.com 


 

Septembre 2017

Pluriactifs

Pluriactif 3f015Rares sont les gens qui, comme les automates d’autrefois, ne savent faire qu’un geste, toujours le même, à la manière de Charlot dans le film Les temps modernes. Le Musée des automates, à Lyon, en montre des exemplaires amusants. La pratique s’éloigne où, selon les principes de Frederick Taylor, les uns étaient faits pour penser, les autres pour exécuter. C’était la division des tâches, que notre monde confondait avec la rationalité et « l’organisation scientifique du travail », synonyme d’efficacité et de sécurité. « Il vaut mieux un qui sait plutôt que dix qui cherchent » disait mon grand-père. Il avait tort.

Car cette façon d’organiser les gestes des uns et des autres en fonction d’un plan préétabli par quelqu’un d’autre est doublement discutable. D’abord elle montre bien peu de respect pour l’exécutant, ne mobilisant que la part mécanique de ses capacités. (« Le mécanique, voilà l’inhumain » disait Sartres.) De plus cette rationalité instrumentale se révèle contreproductive dès que l’organisation devient un peu compliquée. Le moindre grain de sable dans la mécanique bloque tout le système. Du coup, on cherche maintenant diverses manières pour « enrichir les tâches », c’est à dire pour solliciter ce qu’il y a de plus humain (et donc de moins mécanique) chez chacun : le sens de l’observation, la réactivité, l’inventivité, l’imagination ; ce qui suppose une formation faisant droit à l’initiative, et pas simplement à l’obéissance.

En dehors des organisations, administrations ou entreprises, le même courant se développe dans la population active. C’est la pluriactivité. Certes, depuis toujours les paysans pratiquent divers métiers, selon les saisons, les régions et les produits. Et chacun d’entre nous, en ajoutant le travail ménager au travail professionnel, est un pluriactif sans le savoir. Les travailleurs à temps partiel aux revenus insuffisants sont contraints, pour leur part, à rechercher –sinon toujours à trouver- plusieurs métiers. Mais se développe une forme de pluriactivité voulue, recherchée pour elle-même, source d’enrichissement économique et personnel pour ceux qui la pratiquent. Les afficionados de cette forme d’insertion sociale par le travail multiforme seraient au nombre de 4,5 millions en France. (Les statistiques ne sont pas disponibles pour la Suisse.)

Le Temps vient de publier sur son site l’interview de l’auteure d’un livre pratique sur le sujet (27 septembre 2017). Le titre de l’ouvrage a quelque chose de provoquant : Profession slasheur, par Marielle Barbe, qui elle même, tout en pratiquant le coaching, est pluriactive. Littéralement, en anglais, le slasheur, c’est un « sabreur », un manieur de sabre. Je reconnais que l’anglicisme choisi a quelque chose de fascinant comme un serpent à sonnettes, et qu’il n’évoque que de loin la pluriactivité –sinon que celui qui la pratique découpe violemment, comme avec un sabre, son temps de travail.

Le slasheur déborde d’envie et de créativité et préfère la curiosité à la sécurité d’un poste figé. Surtout, il n’est ni immature, ni instable, ni peu fiable, prétend l’interviewée. Je veux bien la croire, ayant pu constater par moi-même que ceux qui ne s’adonnent qu’à une seule occupation finissent assez vite par tourner en rond et stérilisent leurs potentialités. J’ajoute que, dans un monde aux risques économiques croissants, la pluriactivité relève de la sagesse. Car, comme disent les financiers, « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ». Reste à savoir si les circonstances, les institutions et les formations peuvent ouvrir ces opportunités au plus grand nombre ?


La recherche spirituelle

file6wrb72rr7rqe0yxvmvh b8b59En collaboration avec le journal Le Monde, Le Temps de Genève décline cette semaine une série d’articles sur la recherche scientifique (site du Temps, 21-22 septembre 2017). Après avoir examiné, lors des précédentes livraisons, le rôle des publications pour la renommée des chercheurs et des Universités, l’article «La revue par les pairs sous le feu des critiques» analyse les principales lacunes des Comités de lecture chargés de valider le contenu scientifique des articles à paraître. C’est ce qu’on appelle le «Peer Review», littéralement la revue par les pairs. Les critiques de ce système de contrôle sont nombreuses, dues essentiellement aux effets d’image des chercheurs les plus connus, de l’indisponibilité des relecteurs qui ne trouvent pas toujours le temps d’examiner avec soin les textes qui leurs sont soumis et de l’impossibilité pratique de reproduire toutes les expériences dans leurs conditions les plus strictes.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas le côté «contrôle scientifique» du problème, mais son analogie avec l’expérience spirituelle. Quiconque veut transmettre son expérience personnelle rencontre le mur auquel se heurtent tous les missionnaires. Comment convaincre les autres de l’authenticité de ma propre expérience spirituelle? Le langage fleuri, les images, les paraboles évangéliques ou laïques suscitent parfois l’intérêt, dans le meilleur des cas ouvrent un désir, mais ne remplacent jamais l’expérience elle-même. Pour l’expérience spirituelle, le problème est sans solution; car cette expérience est celle de l’altérité, expérience que l’autre ne peut jamais se réduire à ce que j’imagine. Les analyses des sciences humaines, en bonne rationalité scientifique, cherchent ce qui est semblable entre nous, et ne peuvent atteindre ce qui est radicalement différent. Le bon côté de la chose est que, si nous sommes singuliers, nous ne sommes pas des clones. Le côté frustrant est que toute relation humaine est un pont jeté au-dessus de l’abîme.

Mais n’est-ce pas là ce qui conditionne aussi toute découverte scientifique? Accepter de se risquer sur des hypothèses, s’engager dans des recherches sans savoir si ce que l’on cherche est au bout de l’expérience? Un pasteur de San-Francisco répondait à la question: pourquoi la Californie voit-elle naître autant de groupes religieux, d’Églises différentes, de Mouvements spirituels, les plus hétéroclites ? Il avait répondu d’un mot: «La recherche appelle la recherche. »


Franc suisse dans le bon sens

BNS 5b187La forte hausse du franc suisse les années passées tend à s’estomper ces derniers mois. Tous ceux qui ont acheté des euros payés en francs suisses s’en sont aperçus –mais pas ceux qui ont acheté des dollars. Ce phénomène est le résultat de la conjoncture économique de nos partenaires:  l’économie européenne, toujours entraînée par l’Allemagne et, dans une moindre mesure, par l’Espagne, va mieux. La France en profite quoi que dans une moindre mesure à cause de la lourdeur de ses réglementations et la rigidité de ses fonctionnements administratifs. La baisse du franc suisse est également le fruit de la politique délibérée de la Banque nationale qui, par les taux négatifs prélevés sur les dépôts et par ses interventions ponctuelles sur le marché des changes, a réussi à limiter la surévaluation de la monnaie helvétique.

Les conséquences de ce mouvement des changes sont favorables à tous les secteurs qui vendent à l’étranger (dont le tourisme) en contrepartie de quoi la baisse du franc suisse se répercute dans la hausse des prix des marchandises et services importés de l’étranger. Ce qui conduit les organismes de prévision à pronostiquer une légère hausse de l’ensemble des prix en Suisse dans les mois à venir.

J’épingle ce phénomène économique, -à vrai dire banal,- à cause de la présentation qu’en fait Le Temps de ce jour (jeudi 14 septembre 2017). Il annonce: «La BNS le concède: le franc est un peu moins fort» avant de justifier le maintien des taux négatifs.

Parler de «concession», c’est situer la décision dans le cadre d’un arbitrage, voire d’une négociation. Or, c’est bien ce qui s’est passé. Même si les protagonistes n’étaient pas présents en chair et en os dans le bureau où fut délibérée cette décision de la BNS et où furent pesés les mots qui l’accompagnent, il n’empêche qu’il s’agit bien de discernement dans une situation complexe. Comme chacun sait, le discernement, c’est un jugement entre des options multiples, chacune d’entre elles portant des valeurs et des intérêts divergents: avec un franc moins fort, on paie plus cher à l’étranger, on travaille davantage pour obtenir le même pouvoir d’achat international, et, par la vertu de la hausse des prix, on voit s’éroder légèrement la valeur de son argent liquide… Ceci dit, même en tenant compte -et il faut en tenir compte- de ces inconvénients, l’option choisie par la BNS se justifie pleinement à mes yeux.


Laïcité commerciale

Santorin sans croix 78512En Belgique, la marque allemande Lidl a retiré des croix qui figuraient sur les emballages des produits de sa gamme Eridanous: moussakas, yaourts, pistaches et fetas... autant de produits d’origine grecque. En bons spécialistes du marketing, les commerciaux ont placé sur l’emballage une image qui évoque le soleil des îles, la blancheur immaculée symbole de droiture, la paix universelle évoquée par des coupoles au bleu fluo. L’image montre en effet une photo des célèbres églises orthodoxes de l’île de Santorin. Mais si vous comparez cette image avec ce que vous pouvez voir à Santorin, vous constaterez que les petites croix blanches ont disparu. Du coup, ces coupoles ressemblent à celles des mosquées !

Ce caviardage digne des censures jadis réservées aux pays totalitaires a provoqué un mouvement de protestation. La firme Lidl s’est vaguement excusée, sans trop de conviction, au nom de la « pluralité » (sic). Comme si la pluralité consistait à cacher les différences ! Je pense simplement que la firme Lidl a un réel mépris pour sa clientèle supposée incapable de respecter les expressions culturelles et religieuses qui s’éloignent de sa conviction. Ma propre analyse fait un pas de plus. Contrairement aux excuses avancées, ce laïcisme négatif a moins un but moral d’éthique publique qu’un objectif commercial.

Jadis, en France, on faisait la promotion de certains fromages en montrant sur la boîte un moine rubicond, l’air profondément satisfait, mangeant avec bon appétit le susdit fromage. J’ai même connu une chaine de grands magasins qui vendait une certaine « liqueur des trappistes » qui n’avait connu comme moine de la Trappe que les laboratoires, les cuisines et les sous-sols d’une célèbre entreprise de pneumatiques (sic). Bref, la religion est sollicitée lorsqu’on pense qu’elle peut attirer le chaland (ou l’électeur, puisque l’on cherche à vendre les candidats comme on vend les fromages) ; on la cache lorsqu’on pense qu’elle peut nuire au commerce. Contrairement à ce que prétend la firme controversée, le respect des personnes –à qui la vérité est due- n’effleure pas la conscience de ses responsables commerciaux. Car, s’ils étaient honnêtes, plutôt que de falsifier les images, ils en auraient choisi d’autres, plus neutres, selon l’idée que Lidl se fait du goût de sa clientèle.


Les exigences du respect d’autrui

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Un article paru sur le site du Temps (du 1er septembre 2017) rassemble une série d’études sur le leadership dans le cadre du travail professionnel. Le résultat est connu depuis longtemps, et pas simplement dans les milieux professionnels. Il se résume dans le titre choisi par le journaliste du Temps: Traiter les autres en égaux, le secret des grands leaders.

Chacun de nous constate quotidiennement qu’un peu d’attention aux autres crée un climat stimulant en favorisant la bonne entente, et rend la vie plus agréable. Cette banalité ne mérite pas qu’on s’y arrête. J’épingle les corollaires qu’en tire le journaliste. Il parle de leaders, c’est à dire de ceux qui mène les autres, collaborateurs et partenaires. Il s’agit donc de faire participer les autres aux projets choisis par le chef. C’est là où ça coince.

Car il est évident que les collaborateurs et les partenaires travaillent avec d’autant plus de plaisir et d’efficacité qu’ils adhèrent à l’objectif précisé par le directeur. Ils ont d’autant moins de réticence à se donner avec intelligence à leur travail qu’ils sentent que les moyens qui leurs sont alloués sont proportionnés sans gaspillages. J’ajoute que leur confiance est d’autant plus dynamisante que le leader partage leurs risques.

De telles constats reposent sur un principe moral qui ne relève pas des sciences de gestion ni de la psychosociologie. Toutes ces attitudes -supposées favoriser le leader- ne sont en effet que des manipulations. Dès qu’ils soupçonnent la manipulation, collaborateurs et partenaires se méfient du leader et convertissent leur confiance en réticence, au grand dam des résultats. Il en va de même dans toutes les relations quotidiennes. Le journaliste du "Temps" remarque avec raison que «l’individu qui ne s’intéresse pas à ses semblables est celui qui nuit le plus aux autres mais aussi celui qui rencontre plus de difficultés dans l’existence». L’utilitarisme a encore frappé!

Car le fondement d’une collaboration réussie, de l’efficacité d’un «grand leader», est le respect. Le mot est dans l’article du "Temps" mais le journaliste n’en tire pas toutes les conséquences. Au pays de Calvin, on devrait se rappeler que le respect suppose une certaine déprise de soi, une gratuité dans la relation, ce qui exclut tout objectif plus ou moins intéressé de la part du leader. S’il a peur que le respect dans la gratuité produise un résultat décevant, s’il a conscience que les trucs psychosociologiques sont utiles mais d’une efficacité limitée, je ne peux conseiller au leader que de se replonger dans l’Évangile de la Grâce. Il verra alors sa peur se convertir en crainte de mal faire, ce que nos aïeux appelaient la crainte de Dieu –celle qui est inspirée par Dieu, et qui est la vraie source du respect d’autrui.


 

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