Le billet spirituel de Luc Ruedin sj

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Des Exercices spirituels aux billets du même nom, il y a un large pont que Luc Ruedin sj emprunte aisément depuis de nombreuses années.  Chaque mois, sur ce site, il vous propose une nouvelle balade réflexive. A suivre sans modération.

Né en 1962, entré chez les jésuites en 1995, Luc Ruedin sj accompagne les Exercices spirituels, donne des sessions sur divers thèmes (Prière du cœur selon la tradition de Franz Jalics sj, Etty Hillesum, Georges Haldas, etc.). Le Père Ruedin, travailleur social et théologien, est également membre du comité de rédaction de la revue choisir. En septembre 2016, il a été nommé accompagnant spirituel au service de l’aumônerie œcuménique du CHUV.


À corps gagnant

Notre société promeut l’image d’un corps parfait. Bronzer, soigner l’éclat de son teint, traquer la pilosité, sculpter ou liposucer son corps jusqu’à la perfection imposée par l’idéal plastique de notre temps, en viennent à faire oublier que nous n’existons qu’en habitant notre corps. À la différence du corps-objet, chose parmi les choses, le corps-sujet, est bien le vécu que j’ai de lui. Loin d’avoir un corps, je suis mon corps. Marqué par l’histoire, il est unique. Pierre n’est pas Jean, Jésus n’est pas Gautama.

À force de marteler que notre bonheur se situe dans la lisseur de la peau, la fermeté des cuisses ou le tour de taille, notre société nous fait oublier que nous ne sommes que par la relation que nous établissons avec notre corps. Nous savons, d’un savoir immédiat et irréfutable que nous sommes plus que lui. Notre histoire, nos épreuves et nos joies ont façonné la manière dont nous le vivons. À une vision mécanisée et froide d’un corps-objet transitoire et manipulable susceptible de mille métamorphoses, s’oppose l’évidence qu’il abrite notre histoire personnelle et unique: «une présence déborde qui n’est pas seulement le corps, mais qui pourtant n’existe pas sans le corps. C’est que le corps dit toujours plus, annonce toujours plus que lui-même.» (Françoise le Corre, Le centre de gravité, Bayard, Paris 2004) Cet irréductible échappe à la marchandisation du monde comme notre sentiment du temps vécu échappe au temps des horloges.

Notre corps est donc singulier. Il est aussi vulnérable. On ne peut exercer sur lui un contrôle comme tentent de le faire ceux qui le considèrent d’autant plus comme étant à portée de main que leur existence leur échappe. Les cures de rajeunissement à tout prix témoignent de cette peur de la mort que dévoile tout volonté de maîtrise sur l’inéluctable.

Le corps est médiateur puisqu’il porte et signifie mon histoire. Il m’ouvre au monde par cette manière unique que j’ai d’être et d’entrer en relation. S’il se fait oublier pour me donner de jouir de la vie, sujet au vieillissement il signifie aussi ma finitude. En la reconnaissant, l’acceptant et l’offrant peut rayonner le Mystère qui habite ma chair.

Loin de l’idolâtrie, du culte et de l’instrumentalisation du corps-objet qui entraîne dans l’imaginaire stérile et divise la personne d’avec elle-même, loin d’un dualisme qui sépare une âme immortelle d’un corps terrestre, l’apôtre Paul en faisant du corps le temple de l’Esprit, nous invite à le vivre comme habité par la Présence divine. Plutôt que de se lancer à corps perdu dans sa vaine sauvegarde, n’avons-nous pas à découvrir que, fait pour le Seigneur, il est promis à la résurrection? Dans une société qui trop souvent considère que le corps n’engage qu’une partie de soi et qu’il ne va qu’à sa perte, l’exhortation de Paul est plus que jamais actuelle: «Glorifiez donc Dieu par votre corps».

Luc Ruedin sj

FleurSoleil Beat09 7407b© Beat Altenbach sj

La troisième voie

«Si chaque seconde de notre vie doit se répéter un nombre infini de fois, nous sommes cloués à l’éternité comme Jésus-Christ à la croix. Cette idée est atroce... ...c’est ce qui faisait dire à Nietzsche que l’idée de l’éternel retour est le plus lourd fardeau de nos vies. Mais la pesanteur est-elle vraiment atroce et belle la légèreté? En effet plus lourd est le fardeau, plus notre vie est proche de la terre, et plus elle est réelle et vraie. En revanche l’absence totale de fardeau fait que nous devenons plus légers que l’air, que nous nous envolons, nous éloignons de la terre, bref que nous ne sommes qu’à demi réels et que nos mouvements sont aussi libres qu’insignifiants.

Alors que choisir? La pesanteur ou la légèreté?

La pesanteur, nous la connaissons tous. Ce poids de l’existence qui se répète dans le gris de nos jours. Cette impression d’être pris au piège d’une vie sociale, professionnelle, conjugale. Combien de couples après les premiers feux de l’amour ne sont-ils pas victimes de la monotonie et de l’opacité qui s’installent progressivement dans leur relation? Comment réagir? Devenir familiers de la pesanteur, se résigner à une existence morne, sans fards et sans couleurs? Ou au contraire fuir dans des aventures sans lendemain...

La légèreté alors? Une apparence de bonheur. Une fuite en avant. Une perte de réalité et de vie. Butiner de fleur en fleur avec un arrière-goût de frustration et d’inaccompli. Chercher l’éclatement au prix de l’esseulement? Qui ne sent que la vraie vie est ailleurs? Justement en ce lieu où elle s’ancre et s’épanouit.

Et si la voie chrétienne était autre? Si elle nous faisait sortir de cette alternative mortifère? Si elle ouvrait un champ insoupçonné de bonheur? Sortir de ce dilemme, c’est laisser l’Esprit transformer la pesanteur en gravité et la légèreté en joie: une gravité joyeuse ou une joie grave vécues par la grâce du don et du pardon dans l’assurance qu’un Tout-Autre fonde et soutient notre existence. Laisser résonner ce paradoxe de lumière dans une vie de couple est une grâce. N’est-ce pas d’ailleurs la vocation de tout chrétien de vivre en cette Joie d’Amour pure et grave que l’on nomme la Résurrection?

Luc Ruedin sj

BeatAltenbach 283b0© Beat Altenbach sj

L’irradiation de la foi

«Il appartient à Dieu seul de consoler l’âme sans aucune cause qui précède la consolation, puisque tel est le propre du Créateur que de pénétrer sa créature, de la convertir, de l’attirer et de la transformer tout entière en son amour… » Exercices spirituels No. 330

Alors que je me reposais près d’un étang irrigué par une source d’eau vive, je perçus monter du fond de moi-même une énergie qui me surpris. Elle venait de plus loin que ma conscience et ne trouvait pas sa source en des pensées méditatives. J’étais étonné et émerveillé de percevoir une irradiation dynamisante, pacifiante et joyeuse transformer mon état d’âme. Je mesurais que je n’avais rien mis en place –étude de la Parole, méditation, service caritatif etc.– pour provoquer un tel état. Ce mouvement de fond prenait de plus en plus de force et d’amplitude à mesure que je l’accueillais. Je laissais faire dans la reconnaissance bienheureuse du cadeau dont j’étais l’heureux bénéficiaire.

L’eau jaillissant et renouvelant l’étang stagnant me donnait certes une image pour exprimer ce que je percevais sourdre au fond de moi. Toutefois en aucun cas ce symbole ne pouvait en être le déclencheur. Encore moins la cause. En effet, combien de fois en des circonstances similaires, rien ne s’était passé! Tout au plus cette image, parmi d’autres facteurs -bonne fatigue physique, attention flottante-, m’avait-elle disposé à être attentif à ce qui se jouait dans les profondeurs de mon âme.

Cette consolation spirituelle qui enveloppait et transformait mon état physique et psychique ne résultait donc pas d’une activité préalable de ma part. Elle était sans cause. En me dynamisant et pacifiant, elle réveillait ma conscience. J’étais rendu attentif à la visite de l’Hôte divin. Vigueur, paix et joie, malgré mon humeur plutôt maussade, m’assuraient de la présence soudaine de Dieu.

Discerner, c’est se rendre attentif aux réactions corporelles et psychiques que ces visites provoquent au plus intime de nous-mêmes. Dieu peut surgir en nos vies à n’importe quel moment et dans n’importe quelle circonstance. Le discernement ne porte pas sur le cœur de la foi -nul ne peut voir Dieu sans mourir! (Ex 33,20) -qui demeure le secret de Dieu, mais sur les effets de ce don en nous. Être attentif aux réactions affectives qu’il suscite, c’est déjà faire le tri entre ce qui vient de nous et ce qui provient de Celui en qui nous avons «la vie, le mouvement et l’être» (Ac. 17,28).

Luc Ruedin sj

LacPérolle Beat09 7a3ff© Beat Altenbach sj

Les chroniqueurs

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de Luc Ruedin sj

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de Jean-Bernard Livio sj

albert longchampLe coin lecture
d'Albert Longchamp sj

Archives

Vivre de temps d'arrêts

Malgré notre bonne volonté et les décisions -«c'est promis, la prochaine fois...»-, nous nous laissons trop souvent reprendre par le flux continu du stress: obligations, contraintes, nécessités; mais aussi plaisirs, rencontres, découvertes nous meuvent ou nous attirent. Certes, mille bonnes raisons à cela: les enfants qui nous demandent jusqu'à la fatigue, l'époux ou l'ami avec qui il est bon de passer des temps privilégiés, les rendez-vous professionnels à caser dans nos agendas déjà si chargés...

Des libertés…

«Je fais ce que je veux». Cette exigence infantile, combien de fois ne l’ai-je entendue? N’étais-ce pas l’affirmation de ma liberté dans ma prime jeunesse? Je croyais qu’en accomplissant toutes mes envies, le monde m’appartiendrais. Je ne percevais pas qu’en devenant esclave de mes pulsions les plus intempestives et les moins réfléchies, je devenais le jouet aveugle de mes passions. Fou que j’étais! Je me croyais libre alors que j’étais sous le joug des plus puissants de tous les maitres.

De la pleine conscience au cœur

Parfois je me surprends à vivre en dehors de moi-même. J’ai l’impression alors que ma vie s’écoule hors, à côté ou derrière moi. Distrait, préoccupé, tournant en rond, ruminant mes états d’âme, fuyant dans l’activisme, je ne suis pas présent à moi-même. Bref, je suis ailleurs mais pas ici, avant ou après mais pas maintenant, dehors mais pas dedans. Dans un éclair, il m’arrive d’en prendre douloureusement conscience. « Cette vie que je mène n’est qu’une vie morte » disait déjà Lucrèce.

De la conversation spirituelle

Voici peu, il me fut donné lors d’une conversation spirituelle avec une amie de réfléchir à ce que coûtait d’écouter l’autre. Elle me disait combien elle se laissait parfois vider par le besoin insatiable d’être écouté qu’éprouvent ceux qui viennent se confier à elle.